Cette pensée ne fut pas la première qui s'offrit à l'esprit de sir Olliver. Il eut peur tout prosaïquement d'être enrhumé, et il allait se lever pour fermer la porte ou la fenêtre de sa chambre et interdire le passage aux courants d'air, quand il s'aperçut que sa porte et sa fenêtre étaient démesurées comme l'infini, et qu'on eût fatigué l'éternité à vouloir les clore tant soit peu.
Le lecteur s'imagine sans doute que la stupeur, que l'ébahissement va enfin donner à sir Olliver l'émotion qu'il a toujours vainement souhaitée. Erreur! un Anglais ne s'étonne pas si facilement. Sir Olliver, quand il fut tout à fait éveillé, se crut endormi.
—C'est un songe, murmura-t-il, le songe d'une nuit d'été.
Mais un second et un troisième éternument, accompagnés d'une légère douleur dans les reins, le ramenèrent à la réalité. C'était le moment de s'étonner; ce fut le moment du désappointement.
—Hélas! ce n'est même pas un songe, se dit-il, je suis bêtement éveillé!
Et il regarda autour de lui d'un air défiant, comme une victime déjà mystifiée. La lettre déposée par Michel lui frappa les yeux; il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Milord,
«Nous ne pouvions plus naviguer ensemble. Vous m'excuserez d'avoir pris mes précautions pour défendre le Cyclope. Vous vouliez un naufrage; vous l'avez eu; seulement, dans le vin et non sur l'eau. Ce n'est pas la coque du navire qui a chaviré, mais la cervelle de Votre Seigneurie. Je m'empresse d'ajouter, milord, que vous avez été vaincu, sans que vous puissiez recevoir un reproche. Le vin était bon, mais il n'était pas pur. J'avais ajouté aux bouteilles qui vous concernaient un narcotique dont j'espère avoir bien ménagé les doses. Je serais désolé de m'être trompé et de vous procurer un sommeil sans réveil. Le cas de légitime défense ne m'autorisait pas suffisamment; mais comme si ce malheur était arrivé, vous ne liriez pas ma lettre, et comme vous ne pourriez par conséquent m'entendre que du séjour des bienheureux, où le Dieu des Français tolère quelques Anglais, je n'aurais pas à perdre mon temps et mon papier en excuses.
«Heureusement, milord, cette supposition est une plaisanterie. Je viens de contempler le sommeil de Votre Grâce, et jamais l'innocence et la bonne santé ne ronflèrent avec une tranquillité plus parfaite.
«Vous vous éveillerez dans une île charmante, coquette, à peine meublée de serpents, mais, en revanche, complétement dépourvue d'hommes. C'est le paradis terrestre sans Adam, et par conséquent aussi sans Ève. J'ose espérer que milord me saura gré du soin avec lequel je lui ai ménagé cette surprise, et des égards de tout l'équipage pour sa personne.