L'amour de Gérard et d'Angèle n'était pas au dernier degré, mais il avait des déchirures dans le poumon, et il était pris de l'inquiétude de ceux qui se sentent menacés par la mort.

Gérard, nous l'avons dit, était pauvre. Fils naturel d'un père resté très-inconnu, il vivait avec sa mère, ancienne actrice, autrefois célèbre, et qui avait changé son glorieux nom de théâtre contre le nom de Gérard, qui lui semblait, dans ses scrupules maternels, plus pur et plus digne de son fils.

Madame Gérard n'avait rien gardé de toutes les fortunes que ses caprices avaient gaspillées. Devenue sage en devenant vieille mère, elle prenait soin de l'intérieur, ne vivait que pour son fils et qu'en lui. Elle était fière de ses succès, peut-être encore plus de ceux qu'il obtenait dans le monde que de ceux qui l'accueillaient en public. L'amour de madame de Bligny, qu'elle avait deviné et que Gérard avait fini par lui raconter, lui semblait le plus heureux coup du sort. Aussi, quand elle vit son fils se préparer à un voyage:

—Va! lui dit-elle en l'embrassant, et reviens millionnaire.

—Oh! ce n'est pas la fortune que j'envie, répondit avec empressement Gérard, offensé de ce conseil pratique.

—Puisqu'elle est riche, il faut bien passer sur ce défaut-là, répliqua sa mère, qui savait par expérience que ce défaut est une vertu.

L'artiste fit deux parts de son argent; il en laissa une à sa mère et emporta l'autre. Il avait fièrement posé les conditions à la baronne, et avait juré qu'il ne partirait pas, si Angèle ne s'en reposait pas absolument sur lui pour les dépenses de la route.

Madame de Bligny s'était docilement soumise à cette exigence, dans laquelle tout d'abord elle vit un noble mouvement, et qu'elle avait ensuite considérée avec défiance, redoutant un calcul dans cette affectation. Nous savons aujourd'hui à quel point ils en sont venus. Le doute est entre eux; ils s'aiment toujours, ou plutôt ils veulent encore s'aimer. Toutefois, la baronne s'irrite en secret, et par intervalles, des doléances de Gérard, qui lui semblent des sommations, et Gérard, dont la bourse s'épuise, trouve qu'on abuse de son désintéressement, et qu'il n'y aurait que justice à le récompenser.

Ils sont aussi sincères que des créatures humaines peuvent l'être. Ils ne mentent qu'à leur propre conscience, ce qui n'est presque rien, dans la confusion des hypocrisies, et la nécessité qui les pousse à se faire réciproquement des reproches est la dernière illusion d'une tendresse qui croit vivre, parce qu'elle accuse.

Madame de Bligny avait un grand succès au bal. Tout le monde connaissait ou soupçonnait son engagement avec Gérard; mais personne n'en paraissait scandalisé. La décence de ce sentiment, le respect qu'on semblait avoir pour le monde, suffisaient pour que celui-ci fût indulgent. Il rembourse avec la monnaie dont on le paye et feint de pardonner à qui feint d'avoir peur de lui.