La réalité, pour lui, était cette femme charmante, enlevée à ses préjugés, qui le nommait son mari; c'était ce luxe dont il croyait avoir acquis le droit d'user et de jouir. La réalité, c'était son rêve de fortune et de gloire; car les mélodies lui revenaient à l'esprit; il se sentait de l'inspiration.
Je sais bien que quelquefois un spasme l'étreignait à la gorge, que quelque chose de semblable à un sanglot se tordait dans sa poitrine et montait jusqu'à ses lèvres; mais c'étaient là des mouvements nerveux, sans raison et sans conséquence, dont il était le premier à se moquer, et qui échappaient à Angèle.
La baronne prenait son bonheur avec plus de calme. Quelque chose lui déplaisait dans ce mariage. Elle avait voulu une union disproportionnée, et voilà que son héros ne lui laissait pas le mérite de l'enrichir. Il avait été pauvre, il est vrai; elle avait pu apprécier son courage, son désintéressement, son amour. Mais enfin il était désormais un millionnaire!
Le mariage fut contracté selon la loyale promesse de la baronne dès qu'il se trouva un moyen légal et expéditif de conclure. La lune de miel, c'est-à-dire ce qui en restait, s'écoula dans un charmant château, loué pour la fin de la saison, à dix lieues de Bade. Les premiers temps de ce séjour furent un apaisement réciproque.
Angèle n'avait plus à choisir; elle n'avait qu'à s'arranger, pour être heureuse, avec le mari de son choix. Gérard se voyait préservé et défendu par son mariage. Il lui semblait que son bonheur le rendait inviolable, et que ce Rosenheim tant redouté, s'il se montrait, reculerait et s'attendrirait devant une union pareille. Il osa, dans les premiers jours, se laisser aller avec insouciance, avec oubli, aux charmes de sa vie nouvelle. Des promenades, de longues causeries insensées et sublimes, des improvisations au piano dans lesquelles Gérard épanchait son cœur, des coquetteries à huis-clos, tous les enfantillages, toutes les piétés, toutes les gourmandises du bonheur occupèrent les premiers jours.
Une fois pourtant, Angèle, qui se promenait au bras de Gérard, lui dit en bâillant un peu:
—Je voudrais bien savoir ce qui se passe.
—Ne le sais-tu pas? répondit Gérard qui était, ce matin-là, un peu rêveur; le monde n'a pas changé depuis notre retraite. Est-ce que la solitude te pèse?
—Non; mais enfin il est bon de ne pas vivre en ermites. Si nous retournions à Bade?
—Pourquoi faire?