En négociant cet accommodement, et pour aider à la transaction, le pouvoir public, poussé par les philosophes, les gens de lettres, les juifs, les astrologues et les apostats persécutait les chrétiens. Il arrivait, dans les provinces, que la persécution prenait d’un coup de filet une église entière. L’Évêque, le clergé, les fidèles, les enfants, les néophytes étaient là devant le proconsul. Fréquemment le proconsul les conjurait de le mettre à même de les acquitter ; il ne leur demandait qu’un signe. Ces chrétiens ne délibéraient pas, ne se disaient pas : Que deviendra l’Église et qui servira Dieu si nous mourons ? Ils confessaient le Dieu unique et ils mouraient. C’est ainsi qu’ils ont fait tomber le fer des mains du bourreau, ôté le glaive des mains de l’Empereur, et arraché le genre humain de l’abîme. Mais ce qu’ils avaient affirmé persécutés, ils ne l’ont pas renié vainqueurs. Ils avaient affirmé la royauté du Christ, ils l’ont établie, et la croix du Labarum a dominé la couronne impériale.
Le Déchu, le grand artisan d’hérésie s’appelle Satan, Adversarius ; l’adversaire du juste, du vrai, du bien ; et ce qu’il propose, est ce qu’il ne faut pas accepter. Comme il proposait jadis l’absorption, dans le même but, par des moyens analogues, par les mêmes organes ennemis et trompeurs, tantôt menaçant tantôt séduisant, il propose maintenant la séparation. Il disait aux premiers chrétiens : Abdiquez la liberté, entrez dans l’empire. Il nous dit aujourd’hui : Sortez de l’empire, entrez dans la liberté. Jadis : Unissez-vous ; aujourd’hui : Séparez-vous. Jadis, une union qui eût avili l’Église ; aujourd’hui, une séparation qui avilirait la société. Ni cette union ne convenait alors, parce qu’elle eût été l’absorption, ni cette séparation ne serait bonne aujourd’hui, parce qu’elle serait la répudiation. L’Église ne répudie pas la société humaine et ne veut pas en être répudiée. Elle n’a pas abaissé sa dignité, elle n’abdiquera pas son droit, c’est-à-dire, au fond, sa liberté royale. Il est de l’intérêt de l’Adversaire, non de l’intérêt de l’Église et de la société chrétienne d’ôter la croix à la couronne et d’ôter la couronne à la croix.
XVIII
Les chrétiens ont pris à la société païenne ses armes et ses temples pour les transformer, non pour les détruire. Du temple ils ont expulsé l’idole ; à la force, ils ont imposé le droit. Cette folle pensée d’anéantir la force ne leur est pas même venue. La force se laisse déplacer, se laisse discipliner, se laisse sanctifier : qui se flattera de l’anéantir, et pourquoi donc l’anéantir ? Elle est une très-bonne chose ; elle est un don de Dieu, un caractère de Dieu. Ego sum fortissimus Deus patris tui[14].
[14] Genèse, XLVI, 3.
Comme le droit est par lui-même une force, la force par elle-même peut être un droit. Le genre humain et l’Église reconnaissent un droit de la guerre. De ce fer qu’il ôtait à la force barbare, le christianisme a fait des cuirasses pour les faibles, de nobles épées dont il a armé le droit. La force aux mains de l’Église est la force du droit, et nous ne voulons pas que le droit demeure sans force. La force à sa place et faisant son office, voilà l’état régulier.
Parce que dans le monde présent la force n’est pas partout à sa place, c’est-à-dire à la disposition de l’Église ; parce que loin de servir le droit, elle abuse contre le droit, conclurons-nous avec les illuminés qui décrètent, les uns l’anéantissement de la force, les autres que le droit suprême n’aura plus jamais la force en main, de peur qu’il ne vienne à gêner la liberté qui veut détruire la vérité ?
Il faudrait, au contraire, donner avec joie tout autre sang pour remettre la force dans son rôle légitime, pour l’attacker au seul service du droit.
La force doit protéger, affermir, venger le plus grand, le plus illustre, le plus nécessaire droit de l’homme, qui est de connaître et de servir Dieu ; elle doit mettre l’Église à même de dispenser ce droit à tout homme sur la terre. N’abandonnons pas cette vérité que le catholicisme libéral jette et noie dans le courant, avec tant d’autres.