Le Saint-Père vient de dire qu’il déplore et condamne les usurpations, l’immoralité croissante, la haine contre la religion et l’Église. Il ajoute cet avertissement solennel :
« Mais, tout en déplorant et condamnant, je n’oublie pas les paroles de Celui dont je suis le représentant sur la terre, et qui, dans le jardin de son agonie et sur la croix de ses douleurs, élevait vers le ciel ses yeux mourants et disait : Pater, dimitte illis, nesciunt enim quid faciunt ! Moi aussi, en face des ennemis qui attaquent le Saint-Siége et la doctrine catholique elle-même, je répète : Pater, dimitte illis, nesciunt enim quid faciunt !
« Il y a deux classes d’hommes opposés à l’Église. La première comprend des catholiques qui la respectent et qui l’aiment, mais critiquent ce qui émane d’elle. Depuis le concile de Nicée jusqu’au concile de Trente, comme l’a dit un savant catholique, ils voudraient réformer tous les canons. Depuis le décret du Pape Gélase sur les Livres saints, jusqu’à la bulle qui a défini le dogme de l’Immaculée Conception, ils trouvent à redire à tout, à corriger en tout ; ils sont catholiques, ils se disent nos amis, mais ils oublient le respect qu’ils doivent à l’autorité de l’Église, et s’ils n’y prennent garde, s’ils ne reviennent promptement sur leurs pas, je crains bien qu’ils ne glissent sur cette pente jusqu’à l’abîme où déjà est tombée la seconde classe de nos adversaires.
« Celle-ci est la plus déclarée et la plus dangereuse. Elle se compose de philosophes, de tous ceux qui veulent atteindre la vérité et la justice avec la seule ressource de leur raison. Mais il leur arrive ce que l’apôtre des nations, saint Paul, disait il y a dix-huit siècles : Semper discentes et nunquam ad cognitionem veritatis pervenientes. Ils cherchent, ils cherchent, et bien que la vérité semble fuir devant eux, ils espèrent toujours trouver et nous annoncent une ère nouvelle où l’esprit humain dissipera de lui-même toutes les ténèbres.
« Priez pour ces hommes égarés, vous qui ne partagez pas leurs erreurs. Vous êtes vraiment les disciples de Celui qui a dit : Ego sum via, veritas et vita. Vous savez aussi que tout le monde n’est pas appelé à interpréter sa parole divine, qu’il n’appartient pas aux philosophes d’expliquer sa doctrine, mais seulement à ses ministres, à ceux auxquels il a donné la mission d’enseigner en leur disant : Qui vos audit me audit, quand vous parlerez aux hommes, c’est ma voix même qu’ils entendront[18]. »
[18] Réponse du Saint-Père, à l’Adresse des fidèles de diverses nations réunis à Rome, le 17 mars 1866.
XXVII
Ce serait allonger sans utilité ces observations que de s’arrêter à considérer le monstre vague que l’on appelle la « société moderne », de chercher s’il demande réellement tout ce qu’on lui fait demander, et si sa force matérielle, très-différente en ce cas de la force intellectuelle, est aussi considérable et prépondérante qu’on le dit. Les bonnes raisons, les raisons de fait, ne manquent pas pour contester la profondeur de ce torrent, d’ailleurs si bruyant et si violent. Nous l’entendons bien, nous savons bien qu’il menace d’emporter l’Église et quiconque voudra défendre son intégrité. Pour mon compte, néanmoins, je ne suis pas éloigné de croire que la société moderne, en France et dans d’autres pays, contient encore beaucoup de séve catholique pure et parfaite, et que l’Europe, au-dessous d’une certaine couche qui a peut-être plus d’écume que d’épaisseur, n’est nullement disposée à abandonner le Christianisme. Il m’est impossible d’admettre que les groupes politiques, littéraires et artistiques où l’on décrète la déchéance du Christ et de sa loi, ont plus de racines dans le sol français et représentent mieux le fond national que ce nombreux et glorieux clergé, ces œuvres sans nombre, ce zèle généreux et inépuisable qui couvre le pays de bienfaits et de monuments. On objectera le succès scandaleux d’un livre impie ou d’un journal antichrétien : ce succès est déplorable sans doute ; il s’en faut pourtant que ce soit une preuve sans réplique. Dans le courant de 1864 et de 1865, il s’est bâti en France plus d’églises que le blasphème de M. Renan n’a eu d’éditions : les églises élèvent leurs flèches couronnées de la croix ; l’œuvre du blasphémateur est tombée pour jamais sous les pieds insouciants des fidèles. Et qui doute dans le monde quelle serait la grosse affaire d’État de supprimer par exemple le Siècle, ou d’emprisonner pour un acte religieux l’évêque du diocèse où le Siècle compte le plus de lecteurs !
Joseph de Maistre écrivait, au commencement de ce siècle : « Il y a dans le gouvernement naturel et dans les idées nationales du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. »
Mais je ne veux pas insister sur ce point, de nulle importance quant au devoir des catholiques. Mettons les choses au pire ; accordons que le torrent irréligieux a toute la force dont il se vante, et que cette force peut nous emporter : Eh bien, le torrent nous emportera ! Ce sera peu, pourvu qu’il n’emporte pas la vérité.