J’avais commencé d’écrire ces pages avec un sentiment d’amertume et d’angoisse que je n’éprouve plus en terminant. L’illusion libérale n’est pas seulement vaine au fond, elle a des conseils de faiblesse et de mensonge qui révèlent sa misérable origine. Cette fausse fierté dont elle s’enveloppe là où il faut obéir, ne déguise pas assez les complaisances qu’elle prodigue là où il convient de résister. Elle ne peut longtemps abuser des âmes faites pour la vraie grandeur. Chez les catholiques, l’ardente droiture et l’élévation du cœur redressent les travers de l’esprit. Si ce siècle semble nous promettre une longue période de médiocres combats sans victoire apparente, des abaissements de toute sorte ; si nous devons être raillés, bafoués, expulsés de la vie publique ; s’il faut, dans ce martyre du mépris, subir le triomphe des sots, la puissance des pervers et la gloire des faquins, Dieu de son côté réserve à ses fidèles un rôle dont ils ne refuseront pas et ne méconnaîtront pas la féconde et durable splendeur. Il leur donne à porter sa vérité diminuée et réduite comme un flambeau d’autel qu’on peut mettre aux mains d’un enfant, et il leur commande de braver tout cet orage ; car pourvu que leur foi ne faiblisse pas, la flamme vivante non-seulement ne sera pas éteinte, mais ne vacillera même pas. Non, elle ne sera pas éteinte et ne vacillera pas ! La terre nous couvrira de ses poussières, l’Océan nous crachera ses écumes, nous serons foulés aux pieds des bêtes lâchées sur nous, et nous franchirons ce mauvais passage de l’histoire humaine. La petite lueur placée dans nos mains déchirées n’aura pas péri ; elle rallumera le feu divin.

XXXVIII

Quelle misère que de semblables discussions en présence du problème qui agite le monde ; problème dont on peut dire que les dimensions en étendue et en profondeur sont celles de l’humanité elle-même !

Il s’agit de l’existence de la Papauté, qui implique l’existence du christianisme. L’humanité est là toute entière, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. La question, la vraie question est de savoir d’où vient l’humanité, ce qu’elle veut, où elle va. L’homme est-il la créature de Dieu, et ce Dieu créateur a-t-il donné à sa créature une législation immuable au milieu des transformations permises à sa liberté ? L’humanité a-t-elle eu tort de croire depuis dix-huit cents ans que Jésus-Christ est le Dieu vivant et éternel ? A-t-elle eu tort de croire que ce Dieu a constitué un sacerdoce dont il est le chef unique, permanent et infaillible dans la personne du Pape, appelé pour cette raison le vicaire de Jésus-Christ ? L’humanité, qui a cru cela, ne le croit-elle plus ? Abjure-t-elle Jésus-Christ, ou formellement en lui niant la divinité, ou implicitement en déclarant que sa divinité s’est trompée et a trompé le monde, et qu’il n’a pas institué d’Église et n’a laissé, sous ce nom, qu’une œuvre transitoire à laquelle il a fait des promesses caduques dont l’esprit humain connaît aujourd’hui l’avortement ? Enfin, quand le Pape arraché du trône, relégué dans la sacristie, sujet obscur d’un petit roi vassal lui-même de son peuple et de ses alliés ; quand le vicaire de Jésus-Christ, vicaire impuissant d’un Dieu frappé de déchéance, ayant passé par ces ignominies successives ne pourra plus porter une sentence spirituelle qui ne soit méprisée comme une folie ou punie comme un crime d’État, et que les peuples tourneront en dérision cette majesté bafouée par la police, alors quel sera le chef religieux du monde ? Et l’humanité aura-t-elle encore un Dieu ? Et si l’humanité n’a plus de Dieu, ou si elle a autant de dieux qu’elle voudra et ne manquera pas d’en forger, que deviendra l’humanité ?

Telles sont, non pas toutes les questions, mais quelques-uns des groupes de questions que renferme dans son orbe immense la question du maintien de la Papauté, et c’est en face de cette question que les fidèles discuteraient les décisions du Pape ou résoudraient en dehors de lui la conduite qu’ils doivent tenir !

L’obéissance qui seule nous maintient dans la vérité, met par là même en nos mains le dépôt de la vie. N’en frustrons point l’humanité tombée en démence. Ne le livrons pas, ne l’adultérons pas. Pendant le cours de l’épreuve et du châtiment, que notre parole, confessant la vérité, ne cesse de heurter à la porte du pardon ; elle en hâtera le jour. Le monde est en voie de perdre avec le Christ tout ce que le Christ lui avait donné. La Révolution dissipe ce royal héritage en se targuant de le conquérir. Tout va à la tyrannie, au mépris de l’homme, à l’immolation des faibles, et tout cela s’accomplit au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Conservons la liberté de proclamer que Dieu seul est Dieu, et qu’il faut n’adorer que lui et n’obéir qu’à lui, quels que soient les maîtres que son courroux laisse passer sur la terre. Conservons l’égalité, qui nous enseigne à ne plier nos âmes ni devant la force, ni devant les talents, ni devant les succès, mais devant la seule justice de Dieu. Conservons la fraternité, cette fraternité vraie qui n’existe et ne peut exister sur la terre que si nous y maintenons la paternité et la royauté du Christ.

FIN.

LIBRAIRIE PALMÉ

LE
PARFUM DE ROME
CINQUIÈME ÉDITION
Entièrement refondue et considérablement augmentée,
2 vol. in-8o.

A l’occasion de cette nouvelle édition, augmentée de soixante chapitres nouveaux, le Saint-Père a daigné adresser à l’auteur le bref suivant :