Affaiblie par le péché, l’humanité penche naturellement à l’erreur, et la pente de l’erreur est à la mort, ou plutôt l’erreur est elle-même la mort. Ce seul fait, évident partout, démontre que le Pouvoir est dans l’obligation de confesser lui-même la vérité, et de la défendre par la force que la société lui met dans les mains. La société ne peut vivre qu’à cette condition ; elle n’a même jamais entrepris de vivre autrement. Aucun sage du paganisme ne s’est fait un idéal du chef de l’État qui ne fût le défenseur armé et résolu de la vérité et de la justice. Jéthro donne ce conseil à Moïse : « Choisissez d’entre tout le peuple des hommes fermes et courageux, qui craignent Dieu, qui aiment la vérité et qui soient ennemis de l’avarice, et donnez la conduite aux uns de mille hommes, aux autres de cent[1]. » Et Cicéron, à l’autre extrémité du monde ancien, écrit : « Un État, pas plus qu’une maison, ne peut exister si les bons n’y sont pas récompensés et les méchants punis[2]. » Ce devoir d’appuyer la justice, et par conséquent de confesser la vérité, est de l’essence même du gouvernement, indépendamment de toutes les constitutions et de toutes les formes politiques. Dieu menaçant le peuple rebelle, leur dit : « Je vous donnerai un roi dans ma fureur et je vous l’ôterai dans ma fureur[3]. » Toute l’Écriture est pleine de cette lumière. Mais qu’importent la raison divine et la raison humaine quand l’ignorance domine ? Du sein de la multitude s’élève je ne sais quel brouillard qui obscurcit même les intelligences supérieures, et il se trouve en abondance des sages qui ne verront plus clair qu’aux lueurs de l’incendie déchaîné. Lorsqu’on étudie ce phénomène, il apparaît si étrange et si terrible qu’il faut bien y reconnaître quelque chose de divin. C’est la colère divine qui éclate. Elle éclate, elle triomphe, elle punit le long mépris de la vérité.

[1] Exode, XVIII, 21.

[2] De la nature des Dieux, III.

[3] Osée, XIII, 11.

IV

Le Libéral avait repris haleine. Dès qu’il eut repris haleine, il reprit son discours, et l’on vit bien que ce qu’il venait d’entendre n’avait fait aucune impression sur lui, si même il l’avait entendu. Il ajouta force paroles à celles qu’il avait déjà dites en grande abondance ; rien de nouveau. Ce fut un mélange plus épais d’arguments historiques contre l’histoire, d’arguments bibliques contre la Bible, d’arguments patristiques contre l’histoire, contre la Bible, contre les Pères et contre le sens commun. Il témoigna le même dédain, je devrais dire la même aversion pour les bulles des Souverains-Pontifes, se perdit dans les mêmes emphases et les mêmes vaticinations. Il allégua encore le monde nouveau, l’humanité émancipée, l’Église endormie et prête à se réveiller pour rajeunir ses symboles. Le passé mort, l’avenir radieux, la liberté, l’amour, la démocratie, l’humanité, étaient mêlés là-dedans comme les faux brillants que les dames répandent aujourd’hui sur leurs fausses chevelures. Tout cela ne parut pas plus clair ni plus vrai que la première fois. Il s’en aperçut, nous dit que nous nous séparions du monde et de l’Église vivante qui sauraient bien aussi se séparer de nous, nous maudit presque, et enfin nous laissa consternés de sa folie.

Chacun en exprima du chagrin et produisit quelques raisons contre tant d’extravagances. Pour moi, j’eus assurément regret, comme les autres, de voir un si galant homme empêtré dans une si grande erreur. Mais puisqu’enfin il y était, je ne fus pas fâché d’en avoir eu le spectacle et la leçon.

Jusqu’alors je n’avais vu le catholique libéral que mêlé d’ancien catholique intégral, c’est-à-dire « intolérant ». Je n’avais entendu que la thèse officielle, laquelle n’est jamais entière, et prend toujours une physionomie personnelle que le parti peut désavouer. Cet enthousiaste venait de me donner la gnose en même temps que la thèse extérieure. Je possédais désormais le catholique libéral à fond ; je savais par cœur ses sophismes, ses illusions, ses entêtements, sa tactique. Hélas ! et rien de tout cela ne m’était nouveau. Le catholique libéral n’est ni catholique ni libéral. Je veux dire par là, sans douter encore de sa sincérité, qu’il n’a pas plus la notion vraie de la liberté que la notion vraie de l’Église. Catholique libéral tant qu’il voudra ! Il porte un caractère plus connu, et tous ses traits font également reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire de l’Église : SECTAIRE, voilà son vrai nom.

V

Cet ennemi n’est pas à dédaigner, quoiqu’il ne soit approvisionné que de chimères. Il y a des chimères que la raison ne doit pas affronter toute seule ; elle serait battue, non par les chimères, mais par la complicité des âmes.