Seul enfin, il s'élança dans la campagne, courant au hasard et respirant l'air à pleine poitrine; il s'arrêta sur une hauteur qui dominait la ville, et s'écria plein de joie: «Libre! libre! maître de moi-même!»

Bientôt il rentra pour faire visite à l'évêque, qui lui remit avec bonté les lettres promises; le soir il fit ses préparatifs de départ, et le lendemain il était sur la route de Paris. Il la fit gaiement, moitié à pied et moitié dans les pataches, qui conduisaient alors les provinciaux à la capitale.

Il avait un peu d'argent et beaucoup d'espérances; il se logea modestement, mais pourtant assez bien pour un débutant encore inconnu sur cette grande scène du monde. Il se fit faire un bel habit, et osa se présenter hardiment chez les personnes pour lesquelles l'évêque lui avait donné des lettres. C'est ainsi qu'il fut tout de suite reçu dans quelques grandes maisons. Dans une, il eut le bonheur de rencontrer Voltaire; il chanta devant lui plusieurs de ses compositions en s'accompagnant sur le clavecin, et il charma si bien le poëte philosophe que celui-ci lui promit un libretto d'opéra. Dès ce jour sa fortune lui parut faite, et, en effet, tout lui sourit. Voltaire ayant donné l'exemple, tous les autres poëtes du temps voulurent écrire des libretti pour le jeune compositeur. Un d'entre eux dont le nom est resté aussi obscur que celui de Voltaire est grand, écrivit pour lui un poème d'opéra qui lui inspira d'admirable musique; représenté devant la ville et la cour, cet ouvrage obtint un succès d'enthousiasme, et bientôt les airs du jeune compositeur devinrent tellement populaires, qu'il ne passait pas de jour sans les entendre répéter, soit dans les salons où il allait, soit par les musiciens des rues.

Le pauvre organiste de Clermont commençait à goûter ce qu'on appelle la gloire. Mais, il faut bien que les jeunes esprits le sachent, on arrive à la gloire par tant de travail, de fatigue et de tribulations, que lorsqu'on l'atteint on n'en jouit qu'à moitié, tant le coeur est plein de lassitude. L'artiste et le poëte qui ont rêvé le triomphe dans la retraite, ne trouvent jamais la réalisation du rêve aussi belle que le rêve même, et parfois pris de tristesse et de découragement, ils voudraient retourner à la solitude et à la nature. C'est ainsi que notre jeune musicien en arrivait souvent à regretter sa vie tranquille de Clermont et ses belles promenades de Royat; alors il fuyait le monde, il errait dans la campagne autour de Paris, ou le soir dans ses rues désertes.

Une nuit il se promenait à grands pas dans la rue des Minimes; il regardait les étoiles et sentait venir l'inspiration, quand tout à coup une voix fraîche et vibrante, et qui paraissait partir d'un magnifique hôtel du voisinage, fit entendre le motif du fameux choeur: Tristes apprêts!... pâles flambeaux! un des morceaux de notre rêveur le plus applaudi à l'Opéra. Charmé et flatté d'être poursuivi dans la solitude par l'écho de son génie, il s'assit sur un banc vis-à-vis de l'hôtel d'où sortait la voix, et à mesure qu'il savourait sa propre mélodie, il éprouvait un invincible désir de voir la cantatrice qui lui servait d'interprète. Il n'osait frapper à la porte de l'hôtel et interroger les domestiques, sa timidité l'arrêtait, une seule fenêtre donnant sur un balcon était éclairée. C'est là que la voix s'élevait. Entraîné par sa curiosité, au risque de s'écorcher les doigts et d'être pris pour un voleur, il grimpa le long de la façade en s'accrochant aux saillies sculpturales. Parvenu au balcon, il plongea ses regards espérant découvrir la femme qui chantait si bien; il ne vit rien.

Seulement à l'un des angles du balcon était une cage élégante et dorée, dans laquelle s'agitait une belle perruche verte. Désappointé, les mains en sang et les habits déchirés, l'imprudent allait redescendre quand de nouveau la voix qu'il avait entendue s'éleva d'un jet et répéta: Tristes apprêts!... pales flambeaux!... les sons sortaient de la cage dorée; la cantatrice était la perruche au plumage vert.

Certain de ce qu'il avait vu et entendu, et émerveillé de ce chant magique, notre jeune compositeur vainquit sa timidité et étant descendu vivement, il alla frapper à la porte de l'hôtel. Quelques instants après il était introduit près d'une jeune et brillante comtesse, et bientôt il la suppliait de lui vendre sa perruche.

«Mais je l'adore, répondit la jeune femme en riant.

--Quoi, madame, vous ne la céderiez à aucun prix?