Par une matinée du mois d'août de 1698, une voiture de voyage traversait la partie la plus sauvage de la forêt de Windsor; aux bagages juchés sur l'impériale, on voyait que ce n'était point d'une simple promenade qu'il s'agissait pour la famille enfermée dans cette voiture, la course rapide des chevaux avait un but qu'on voulait atteindre au plus vite. Les voyageurs ne semblaient pas s'intéresser aux beautés de la nature qui se déroulaient autour d'eux. Quoique la température fût tiède et l'air embaumé, les glaces et même une partie des stores restaient baissés.--Il y avait dans le fond de cette voiture une lady d'une trentaine d'années qui soutenait dans ses bras un jeune garçon, dont la tête se cachait à demi sous la mante de soie de cette dame fort belle, qu'on devinait être sa mère à la manière dont elle caressait, de ses blanches mains, les boucles blondes de l'enfant silencieux. Celui-ci avait onze ans et paraissait à peine en avoir sept, tant il était chétif et délicat. Sa taille, tout à fait déviée, eût paru même fort disgracieuse sans son petit habit de velours à la confection duquel l'amour maternel avait apporté des combinaisons ingénieuses qui dissimulaient la taille contrefaite du pauvre enfant.

Sur le devant de la voiture était assis un gentilhomme, à la mine fière et sévère, qui ne souriait que lorsque son regard s'arrêtait sur l'enfant qui semblait endormi.

«Le voilà qui repose, dit la mère; comme il a souffert dans cette école des méchancetés de ses camarades; il a raison, notre cher petit Alexandre, nous devons désormais vivre dans la solitude et dérober son infirmité à tous les yeux.

--La solitude me plaira autant qu'à notre fils, répliqua le gentilhomme, car je ne serai plus exposé à rencontrer, comme dans les rues de Londres, cette foule de protestants maudits et quelques-uns de ces vieux scélérats, créatures de Cromwell, qui ont fait décapiter notre roi Charles Ier.»

Le gentilhomme ôta son chapeau en prononçant ce nom, et la dame s'inclina.

«Je gage, reprit le père, que c'est parce que notre enfant était bon catholique et fils d'un partisan des Stuarts, que ses compagnons d'école l'ont maltraité! Les misérables! l'injurier! lui, si intelligent! si grand déjà par l'esprit, l'appeler bossu!»

A ce mot, comme s'il eût été piqué par le dard d'une vipère, l'enfant bondit; il abandonna le sein de sa mère et se plaça debout entre elle et son père.

«Oui, dit-il, en serrant avec rage ses petits poings, ils m'ont appelé bossu! et cela en public, le jour de la distribution des prix de l'école, devant leurs parents assemblés. Oh! je suis sûr, mon père, que si vous aviez été là, vous auriez tiré l'épée. Mais vous étiez en voyage avec ma mère, et vous n'avez pu venger votre fils.»

Tandis qu'il parlait ainsi, son petit corps se redressait, ses yeux jetaient des flammes, son visage était beau d'indignation.

«Calme-toi, disait la mère, tu sais bien qu'ils étaient jaloux parce que tu avais eu tous les prix.