Le soir, à la table de l'ambassadeur, on parla de la cérémonie religieuse du jour, et de l'effet merveilleux qu'avait produit le Miserere d'Allegri. «Quel dommage, dit l'ambassadeur, qu'on ne puisse pas faire connaître au monde entier cette musique, où le remords et la douleur gémissent éternels et infinis! Ce chant serait moralisant par sa tristesse même; les âmes qui l'auraient entendu redouteraient de s'exposer aux douleurs qu'il exprime.
--Vous devriez bien vous servir de cet argument auprès de Sa Sainteté, répliqua l'ambassadeur de France qui dînait chez son confrère, pour obtenir une copie de cet air sacré.
--Tous nos arguments échoueraient, répondit l'ambassadeur d'Autriche; voilà plusieurs siècles que cette musique fut composée par Allegri, et jamais elle n'a retenti que sous la voûte de la chapelle Sixtine: ni rois ni empereurs n'ont pu l'obtenir des papes qui se sont succédé; ils répondaient aux requêtes royales que ce chant faisait partie du trésor sacré de Saint-Pierre et ne devait pas en sortir.»
Un sourire d'orgueil glissa sur la lèvre de l'enfant à l'habit vert, qui dînait à la table de l'ambassadeur.
Le lendemain, vendredi saint, à l'heure de l'office, on eût pu voir le même enfant à la même place que la veille, écoutant encore le fameux Miserere; mais cette fois sa tête, au lieu de se lever contemplative, était affaissée sur sa poitrine, son oeil se baissait et lisait comme à la dérobée dans son chapeau, qu'il tenait à la main, et au fond duquel il avait enroulé un cahier. Un cardinal l'aperçut, et dès lors ne cessa plus de l'observer.
Le soir, il y avait grand concert à la villa Borghèse: le palais et les jardins étaient illuminés, et une de ces belles nuits d'Italie toute ruisselante de lumières suspendait à la cime des grands arbres les étoiles comme des fruits d'or. Les statues des bosquets ressemblaient à des femmes craintives qui se cachaient pour entendre les airs mélodieux s'échappant des salons par les fenêtres ouvertes. Aux chants succédaient des morceaux de musique instrumentale. Il y eut un moment où tous les assistants se pressèrent dans la galerie des marbres: une main exercée venait de faire entendre quelques préludes sur le clavecin: «C'est lui! c'est lui! disait-on; c'est la merveille de l'Allemagne!» et chacun désignait du geste l'enfant à l'habit vert qui méditait le matin dans la chapelle Sixtine. L'ambassadeur d'Autriche se tenait près de lui, le coude appuyé sur le clavecin, l'encourageant du regard. Tout à coup, au prélude de l'instrument, la voix de l'enfant s'élève, et il entonne avec force et suavité le Miserere d'Allegri, qui jamais n'avait retenti avec plus de vérité et de précision. Tous restaient béants de surprise et d'admiration: quelques-uns criaient au miracle, d'autres parlaient de profanation et de vol.
«Pour qu'il sache aussi parfaitement ce chant, il faut qu'il l'ait écrit pendant qu'on l'exécutait, dirent plusieurs.
--Oui, oui, il l'a écrit, s'écria un cardinal, le même qui le matin avait observé l'enfant dans la chapelle Sixtine.
--Votre Éminence en est-elle bien sûre? répliqua l'ambassadeur d'Autriche, qui, tenant par la main le jeune musicien, s'approcha du cardinal.
--Mais je crois l'avoir vu, murmura Son Éminence.