La comtesse avait un frère, prieur d'un couvent près de Bologne: elle résolut d'aller lui demander asile pour sa famille. Frère Rinaldo accueillit les exilés avec tous les égards et tout l'empressement dus au malheur, et mit à leur disposition une petite villa dépendante du monastère, où ils trouvèrent une vie calme.
Mais le comte et ses fils aînés, accoutumés au commandement, ne pouvaient se faire à cette existence humble. Ils se lièrent avec plusieurs gentilshommes des environs; ils allaient chasser sur leurs terres, prenaient parti dans leurs querelles et tâchaient ainsi de gagner leur amitié pour les décider plus tard à leur prêter des troupes, afin de reconquérir leur patrimoine.
Jean ne suivait pas son père et ses frères dans ces excursions; il restait toujours auprès de sa mère et de son oncle, homme sage, plein de science et de bonté, qui avait pour lui la plus tendre affection et qui dirigeait ses études. L'intelligence de l'enfant grandissait chaque jour sous un pareil maître, et bientôt il surpassa en érudition tous les religieux du monastère. Il restait des heures entières enfermé avec son oncle dans la vaste bibliothèque du couvent, et ils apprirent ensemble le latin, le grec, le chaldéen, l'hébreu et l'arabe, et étudièrent tous les ouvrages composés dans les littératures diverses.
Je ne pourrais vous dire, enfants, que de plaisirs, que de joies complètes ces études firent goûter au jeune Pic de La Mirandole. Il vivait ainsi avec tous les peuples anciens, qui venaient tour à tour lui parler dans leurs idiomes et l'entretenir mystérieusement de leurs gloires disparues.
Jean étudia aussi les livres saints; il en pénétra les mystères et le sens; puis, lorsqu'il eut approfondi les deux grands codes de nos croyances, la Bible et l'Évangile, il lut les écrits que les Pères et les docteurs nous ont laissés sur ces livres divins, et il posséda bientôt dans toute sa plénitude cette formidable science qu'on appelait alors théologie. Cette science était en honneur dans les universités de l'Europe; chaque année, les plus célèbres maîtres faisaient soutenir des thèses par leurs élèves, et ceux qui pouvaient résoudre les questions difficiles proposées par leurs maîtres étaient couronnés en public.
Jean, quoique absorbé par le travail, ne pouvait être indifférent aux chagrins de ses parents. Bien qu'il ne partageât pas les goûts de son père, il admirait avec respect ce vieux guerrier vaincu, qui brûlait de recouvrer par les armes les domaines de ses ancêtres, et qui se désolait en voyant chaque jour s'éloigner son espérance. Un soir, le comte était rentré avec ses fils aînés, plus mécontent que de coutume; il arrivait d'un château voisin, habité par un seigneur qui lui avait promis plus d'une fois le secours de ses armes, et qui, sommé de tenir sa parole, venait de lui faire une réponse évasive. De retour dans son habitation, le comte exhala toute l'amertume de ses pensées, s'écriant qu'il aimerait mieux mourir que de vivre plus longtemps dans l'abaissement où l'infortune l'avait placé. Ses fils aînés répétèrent ses paroles, et ils jurèrent d'aller se faire tuer dans quelque guerre lointaine plutôt que de languir obscurs. La comtesse, témoin de cette douleur, versa des larmes, et son fils Jean tâcha de calmer le désespoir de son père et de ses frères. Mais, voyant qu'il ne pouvait y réussir et qu'on répondait par le sarcasme à ses paroles douces, le noble enfant resta rêveur, réfléchissant en lui s'il ne trouverait pas quelque moyen de rendre à sa famille le bonheur qu'elle n'avait plus.
Tandis que les Mirandole exilés se désespéraient ainsi, Fra Rinaldo, le prieur, entra. «Je vous annonce, dit-il, une nouvelle qui sera sans doute fort indifférente à plusieurs d'entre vous, mais que Jean apprendra avec intérêt.--Laquelle? dit le jeune Pic accourant vers son oncle.--L'arrivée du professeur Lulle, qui vient pour faire soutenir des thèses de théologie aux élèves de l'université de Modène.--Oh! que je voudrais bien le voir, s'écria l'enfant; Lulle! Lulle! le plus grand savant de l'Europe! Oh! mon oncle, ce doit être un homme bien merveilleux.» Mais, s'apercevant que son admiration naïve excitait l'ironie de ses frères, il se tut; puis il prit en silence une grande résolution.
Lorsque le prieur se leva pour sortir, il le suivit, et, dès qu'il put lui parler sans témoin: «Mon oncle, dit-il, je veux aller à Modène, je veux voir le professeur Lulle, je veux soutenir une thèse devant lui et faire honneur au nom de mon père!--Enfant, répondit Fra Rinaldo, ta pensée est noble et grande; quoique bien jeune encore, je te crois assez savant pour soutenir une thèse devant Lulle, mais comment aller à Modène? ta famille en est proscrite et elle ne peut y rentrer sous peine de mort: toi-même, pauvre enfant! malgré ton âge, tu as été compris dans cette horrible proscription. Ce serait un acte de démence d'exposer ta vie pour un vain désir de gloire!--Oh! vous ne m'avez pas compris! s'écria Jean; ce n'est point un désir de gloire qui m'anime, c'est une pensée meilleure!» Et alors il raconta à son oncle ce qui le poussait à ce dessein; le religieux, touché et convaincu par la sagesse de ses paroles, lui promit de le seconder. Il fut résolu qu'on cacherait son voyage à sa famille, et que dès l'aube il partirait, accompagné d'un frère lai, sous prétexte de se rendre à un couvent voisin dont le supérieur désirait le connaître; mais il prendrait en réalité la route de Modène, où il arriverait sous le simple nom de Jean, comme un jeune clerc recommandé au célèbre Lulle par Fra Rinaldo, lequel avait autrefois connu ce professeur.
Ayant obtenu cette promesse de son oncle, l'enfant tomba à ses genoux et le remercia en pleurant d'avoir consenti à son voyage; le religieux le bénit; puis ils se séparèrent. Jean ne put dormir de la nuit: tout ce qu'il aurait à dire au professeur Lulle s'agitait dans son esprit; la crainte d'un échec le tourmentait, l'espérance d'un succès l'enflammait. Enfin, quand le jour parut, il se leva et courut au monastère chercher son oncle; Fra Rinaldo vint à lui, et ils allèrent ensemble auprès de sa mère. Rinaldo lui ayant représenté que ce voyage aurait un but d'utilité pour son fils, elle ne s'y opposa pas, mais elle pleura en le voyant partir. Le frère Nicolo, à qui étaient confiés les embellissements du jardin monastique, et qui avait une affection particulière pour Jean, fut chargé de l'accompagner. Il monta sur une petite mule blanche qui servait aux frères quêteurs du couvent, assez fringante pour les mener d'un bon pas, et assez douce pour les conduire sans danger. Jean, après avoir embrassé ses parents, sauta en croupe derrière Fra Nicolo, et ils prirent ainsi la route de Modène.
L'enfant avait caché dans son pourpoint la lettre que son oncle lui avait donnée pour le docteur Lulle, et il avait mis dans un sac attaché à sa ceinture toutes les thèses de théologie qu'il avait écrites; il savait qu'en les relisant attentivement avant de soutenir celle qui lui serait proposée par le docteur, il pourrait résoudre hardiment toutes les questions; son intelligence précoce avait épuisé la science de la théologie comme toutes les autres. Plein de sécurité sur ce qu'il aurait à répondre, il fit son voyage gaiement et en se livrant à toutes les distractions de l'enfance; car, chose remarquable; il joignait au plus grand savoir tous les goûts de son âge. Dieu lui avait donné un génie qui pénétrait tout facilement, et Pic, studieux sans effort, n'était pas vieilli d'avance par le travail.