--J'ai deux soeurs, mes aînées, qui s'occupent avec bon vouloir de l'industrie de mon père, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre goût. J'ai ma mère, dont je suis le préféré, et qui, voyant mon grand amour pour les livres imprimés, a fini par me payer l'école malgré mon père, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son état, et m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait à lire. Cette inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le dimanche à l'église, durant tous les offices je regardais les beaux livres des prêtres et j'aurais voulu les leur dérober. On est comme ça poussé par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris à lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les livres de l'école, je n'avais pas un livre à moi, c'était trop cher. Ma bonne mère me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais les mois passaient sans qu'elle eût jamais pu avoir l'argent qu'il fallait. Mon père la surveillait de près et l'empêchait de rien mettre de côté. Il est vrai que nous étions bien pauvres et que le travail de tous suffisait à peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais pas, répétait chaque jour mon père en me brutalisant; il me semblait pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient à faire l'ouvrage qu'on leur donnait.

«Hier, ma mère était allée avec mes soeurs pétrir et faire cuire à la boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon père fut appelé au dehors pour son petit commerce.

--Garde au moins la boutique, grand fainéant, me dit-il, et surtout ne touche à rien.»

«Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte à regarder les passants. Tout à coup je vis venir un colporteur, il vendait des livres et se rendait à l'église et à l'école pour en faire le placement.

«Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en coûte rien!

--La vue me coûtera mon temps, répliqua le colporteur, je suis pressé et, à moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne déballe pas.

--Déballez, lui dis-je, je puis tout de même vous acheter un livre. Je lançai cette première parole je ne sais comment, et c'est ce qui me perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me démentir de peur que le colporteur ne se moquât de moi. Il entra dans la boutique, défit son ballot en toute hâte, et me montra un volume des saints Évangiles, en latin, qui me plut beaucoup.

--Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser, me dit le marchand; mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air narquois qui me mit le diable au corps.

--Attendez un peu, répliquai-je avec résolution, et, m'approchant du tiroir où mon père tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris et j'y pris un écu en menue monnaie.»

«Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise; je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un vol.