Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la fièvre de l'enfant avait cessé, mais il était tout courbaturé et ne pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et s'éloigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir même rassurer sa mère.

Trois jours de repos guérirent entièrement le petit Jacques, qui put se remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques provisions avant qu'il quittât l'hôpital, de sorte qu'il fit gaiement le reste de la route. Comme il sortait de l'hôtel-Dieu, de cet hôtel si bien nommé, de cet hôtel tout providentiel et qui ne refuse jamais l'hospitalité, il fit un voeu qui se grava profondément dans son âme; il jura que si jamais il était riche il doterait l'hôpital d'Orléans.

Il arriva à Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer le palais du roi, la tour de Nesle, le Pré aux clercs, les belles églises et tous les monuments qui décoraient le vieux Paris.

La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme était pour un des maîtres des nombreux colléges de Paris. Il ne demandait pas qu'on l'admît comme élève dans l'intérieur du collége, c'eût été trop espérer pour le petit vagabond vêtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier; il demandait qu'on l'employât comme commissionnaire et domestique des élèves et des professeurs, sauf à le recevoir plus tard dans l'intérieur du collége s'il marquait des dispositions frappantes pour l'étude.

Le maître à qui le petit Jacques remit sa lettre était un homme affairé et naturellement brusque.

«Choisis ta place à la porte du collége, lui dit-il, je donnerai l'ordre qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons à te faire faire des commissions; puis d'un geste il congédia le pauvre enfant.

Mais Jacques était d'une nature résolue et persistante qui ne se décourageait point. Aux murs des colléges, des couvents, des églises et de presque tous les monuments de cette époque, étaient toujours adossées de petites constructions parasites. Contre la façade du collége, d'où Jacques venait de sortir, s'étalaient une échoppe de cordonnier, une autre occupée par un imagier, qui vendait aussi des chapelets et quelques livres d'église, puis une petite hutte où nichait un aveugle et son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les entre-colonnements d'une poterne presque toujours fermée; il plaça sur un banc très-bas, à l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'établit dans cette espèce de gîte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes soeurs lui avaient données. La nuit fut rude, mais il échappa à la rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brisée; à son réveil, il se mit à courir de long en large pour se réchauffer, et bientôt aperçu par le savetier et l'imagier, il fut chargé par eux de quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la soupe; et il se sentit tout réconforté par un repas chaud.

En ce temps-là les écoliers étaient externes, et le matin, en se rendant aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les charma. Il était assis jambes pendantes sur la paille fraîche et lisait dans son livre d'évangiles.

Plusieurs écoliers parmi les grands l'interrogèrent, et ayant appris qu'il était commissionnaire l'employèrent aussitôt; il gagna donc dès le premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier pour prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de bonheur, il obtint que l'imagier lui prêterait quelques livres en lecture. Dès le premier jour il avait écrit à sa mère, et bientôt il reçut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il se rendit au bord de la Seine à l'endroit où les bateliers amarraient leurs bateaux; il y eut bientôt reconnu un patron de barque, leur voisin à Melun, qui l'ayant à son tour aperçu, lui cria:

«Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une cargaison pour toi.»