Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre, présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut faire jouer par des enfants l'Amour tyrannique, tragi-comédie de Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva. Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
«Monsieur mon père,
«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'Amour tyrannique devant M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon, laquelle lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde dans la salle.
«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela, M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal: «Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit: «Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de.... [3]. Je m'en ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,
«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,
«Pascal.
«De Paris, ce 4 avril 1639.»
Note 3:[ (retour) ] Mot illisible dans la lettre manuscrite.
Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre que nous venons de citer:
Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,