»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel, tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui fait partager son éclat.
»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout s'étendent les voiles gris de la nuit.»
Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination et de la poésie.
Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait impassiblement son travail.
La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il n'y a qu'à se laisser aller.»
[6]Childe Harold, quatrième chant.
[XVI]
Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de l'amant de la prima donna; je m'empressai de le recevoir et je priai Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia; et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique.
Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une minute.
L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même, la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la Fénice.—Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer à aller au théâtre.