Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras.

—Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde.

J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan, de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux galanteries du signor Luigi.

Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants, et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne, «doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de l'heureux climat du midi[7]

Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives semblaient se mouvoir pour venir à nous.

Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui jouèrent à la fois une valse étourdissante.

—À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs.

—Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus Zéphira.

—Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît tous les détours du palais, il peut nous découvrir.

Elle me répondit en éclatant de rire: