Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.

»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet; bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.»

La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire: j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible.

Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait; Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la discipline est indispensable à l'homme, toujours ondoyant et divers, suivant l'expression de Montaigne.

Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne pas chercher à me revoir avant huit jours.

J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès d'elle.

Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi, je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir, s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais, comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans paraître:

—Albert, viens donc déjeuner.

—Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait.

Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante.