Pauvre cerveau malade, n'avais-je pas rêvé? pouvais-je avoir la certitude de ce que j'éprouvais, quand je n'avais pas la certitude de moi-même? Ce doute affreux et humiliant m'inspira une volonté vigoureuse qui domina mon abattement et en triompha; je résolus de renaître, de revivre, de n'être plus un enfant ni un fou qu'on pouvait contraindre et tromper; j'exerçai dès lors sur moi-même une sorte d'empire raisonné; je m'imposai un régime dont je ne voulus pas démordre. Je me prescrivis de dormir et je dormis. Au réveil je demandai impérieusement à manger; Antonia voulait attendre pour me satisfaire l'arrivée du docteur, mais elle dut m'obéir. Mes idées se raffermissaient par degré; je commençais à me rendre compte de ma situation. M'étant trouvé seul un moment avec la servante, je lui ordonnai de m'apporter un petit miroir qui me servait à faire ma barbe. Je m'y regardai et je tressaillis d'effroi; c'était mon spectre qui m'apparaissait. La mort m'avait touché de si près qu'elle m'avait laissé son empreinte. Malgré ma force ou plutôt ma volonté renaissante, l'effort que je fis pour me lever fut impuissant, mais du moins j'avais la faculté de voir et de penser. Le souvenir me revenait comme remonte peu à peu à la surface un objet longtemps englouti. Je songeai à la France, à ma famille que j'avais laissée dans l'angoisse et qui devait se mourir d'inquiétude de mon long silence. Je songeai à mes amis qui attendaient surpris et railleurs l'apparition d'un de mes ouvrages. Qu'était devenu mon esprit? créerais-je plus jamais un livre, une page? Je me sentais triste et humilié comme une femme stérile. Qu'était-il resté de moi, mon Dieu! dans cette crise de l'amour qui m'avait pris corps et âme?

J'en revins à aimer et à désirer mon pays, mes parents, la gloire, tout ce qui m'avait paru inutile à ma vie quelques mois auparavant. Ces idées renaissantes me causaient une agitation extrême; je voulais tout ressaisir et tout m'échappait encore. Si je l'avais pu j'aurais quitté à l'instant Venise en emmenant Antonia, car la possibilité de jamais m'en séparer ne se présentait pas à mon cœur; elle était attentive, douce, glacée, impénétrable; je me torturais l'esprit à deviner le secret de ce sphinx qui glissait autour de moi comme un supplice vivant. Elle me soignait ainsi qu'une mère, supportait mes irritations, ne répondait rien à mes colères subites; mais jamais une caresse ni un mot qui fondit nos cœurs ne lui échappait. Comment la reconquérir?

Tiberio était revenu; sans doute elle lui avait persuadé que je ne soupçonnais rien, car ses manières simples et amicales envers moi ne trahissaient aucun embarras. Il me soignait avec un zèle toujours égal. Cette tranquillité bienveillante me déroutait. La scène du baiser sans cesse présente à ma pensée, pouvait bien n'être qu'un effet de mon délire, et d'ailleurs si elle était vraie qu'y pouvais-je? hélas! il était jeune, plein de vie et d'une beauté irrésistible qui contrastait avec mon être chétif et flétri. Sa calme bonté devait plaire à Antonia, après les agitations de notre amour. Lasse du cœur tourmenté d'un poëte, elle essayait de cette nature placide; puis sans doute elle était vindicative et m'en voulait d'avoir blessé son orgueil? Avait-elle ignoré mon attrait fugitif pour Négra? N'était-ce pas elle qui, sous le domino, un flambeau à la main, nous avait surpris dans le cabinet moresque? Elle se croyait le droit, et peut-être l'avait-elle, de se ressaisir d'elle-même et d'en disposer. En la retrouvant après la fête du comte Luigi; j'avais animé ce marbre, je lui avais donné toutes les ivresses de la chair.

La vibration durait encore lorsque la vie m'échappa tout à coup. Tiberio, lui, était apparu dans sa beauté, sa nouveauté et sa jeunesse, comment m'étonner qu'il eût été aimé?—Ils s'aimaient donc! et une sorte de certitude s'emparait de mon cœur et le serrait comme un écrou.

Il y aura toujours entre deux êtres qui vivent dans l'intimité un horrible doute, même dans l'enivrante et suprême étreinte; c'est qu'aucun des deux ne peut voir à nu la pensée mystérieuse de l'autre. De là le divorce secret dans l'union apparente.

Je passais mes jours et mes nuits à analyser et à décomposer Antonia. Je l'épiais dans toutes ses actions; quand Tiberio était là, je feignais toujours de dormir ou d'être distrait, pour découvrir quelque indice. Mais ce fut en vain; je ne surpris plus rien qui pût me convaincre.

Un jour Antonia m'annonça l'arrivée d'un de mes amis de France.

—Qu'il vienne! m'écriai-je, comme en tendant les bras à la patrie. Je vis entrer Albert Nattier; je poussai une exclamation de bonheur, c'était ma jeunesse insoucieuse qui m'apparaissait.

Ma propre émotion m'empêcha de m'apercevoir de la sienne, qui fut douloureuse mais contenue; il refoula quelques larmes en voyant la maigreur et la lividité de mon visage. Malgré sa vie de dissipation, Albert Nattier avait un excellent cœur.

—Tu as donc été bien mal, mon pauvre ami, me dit-il en me serrant la main; mais enfin te voilà hors de danger.