—Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon cœur s'était brisé à jamais.
Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si terribles, y penseront jusque dans la mort.
Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse, comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur. Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous, ces vieux êtres muets attachés à la terre.
[XIX]
À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour. C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés, scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de l'isolement.
Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut mieux que le génie!»
À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur orgueil inquiet.
Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans leurs ornières.
Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte la vie se prononce à lui-même.