Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio comme condamné in petto et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher.

Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire.

Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et me parla de ce que j'écrivais.

Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les sentis mouillées de larmes brûlantes.

En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de meilleur goût de me le sacrifier.

Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle.

Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la veille, Tiberio avait reçu son congé.

—L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et me conjura d'intercéder pour lui.

—La carissima donna voulait l'éloigner sous prétexte qu'il vivait oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! bellissima, vous savez bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il en s'adressant à Antonia.

Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et répliqua d'un ton grave: