Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours en pareille situation.

Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés, et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours empêché qu'on traitât Mme de Sévigné, eût-elle eu des amants, comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins, ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi, rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu. Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire; l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa vie que j'en étais révolté.

Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine, près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice avait été en pure perte.

—Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?

—Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.

J'éclatai de rire.

Elle continua:

—Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez que j'ai été pour vous une sœur, une mère...

—Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me quittait pour Tiberio,—assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère croissante; il ne faut pas être une Mme de Warens puritaine, il ne faut pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc que vous y trouviez aussi quelque plaisir!

Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mme de Krudner, quand elle s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu, pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.