«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su par Tiberio lui-même!

»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.»

—C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma solitude assurée.

—Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami.

—J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail.

—Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie d'entrer dans la politique pour m'étourdir.

—Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant.

L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement.

Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai; je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là, près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs, et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu seras!—J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant, comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces larmes on revoit encore l'être qui n'est plus.

J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait d'épier mon retour dans le fiacre immobile.