—Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me brûlerais la cervelle.
Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui stationnait sur le quai.
—Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas de la sorte.
Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier embrassement qu'elle reçut de moi.
Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre; dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour. Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.»
Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent, mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments. Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir sans révéler sa puissance.
Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir; elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier et mon seul grand amour.
À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais; si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres également intelligents, mais d'une organisation différente et possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner, après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes? L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus participent des masses; toutes les idées ont été déclassées, conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la révolution a atteint jusqu'à l'amour.
Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y avait de meilleur en moi?
Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à mon sceptique ami: