—Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais bien bête de ne pas les prendre au vol.
Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et s'habilla à la hâte.
Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante.
Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions, l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant guère la possibilité de s'occuper de moi.
Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie bienfaisante de l'avoir retrouvé.
—Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils.
—À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter.
La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour de vacances.
J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs.
Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert.