—Il n'y avait dans l'église, me dit mon fils, que quelques amis et quelques femmes en deuil qui pleuraient.
Il s'était mis à l'écart, dans une chapelle, avec Marguerite, et il avait fait sa prière pour Albert. En sortant de l'église il avait vu défiler le cortège. Plusieurs personnes qui passaient exprimèrent leur surprise qu'on ne rendit pas à Albert les grands honneurs qui lui étaient dus et que les princes d'aujourd'hui n'eussent pas envoyé leur voiture pour l'accompagner.
—Moi, poursuivit l'enfant, j'étais tout désolé de le voir s'en aller presque seul, comme un pauvre, au cimetière; guéris vite, chère mère, afin que nous allions lui porter de belles fleurs sur sa tombe!
Hélas! je ne guérissais pas et mon pauvre enfant s'épouvantait tellement en me voyant dépérir que je me décidai à le mettre au collège pour le séparer de ma souffrance et de ma douleur; mais il languissait loin de moi, se refusait à jouer et n'était attentif qu'à l'étude. Quand le temps des vacances approcha, je me souviens que le jour où on devait me l'amener, je fis un effort violent pour me tenir debout; je bus un peu de vin en pensant à Albert, et je me traînai jusqu'au jardin. À la même place où nous sommes, je m'assis sur un grand fauteuil; ma tête pâlie s'appuyait sur des coussins et, frissonnante, je me réchauffais au brûlant soleil d'août.
Il n'y avait que trois mois qu'Albert était mort; encore quelques mois, pensais-je, et je le rejoindrai. Quant à l'autre, je n'y voulais point penser. Mais toujours cet amour en ruine pesait sur mon âme et l'étouffait, pour ainsi dire, sous ses débris; j'avais été broyée par un bras de pierre inerte, brutal et insoucieux de mon agonie. Les lourds colosses égyptiens que le temps finit par déraciner dans les ruines de Thèbes n'ont pas conscience en s'affaissant du Nubien qui s'était assis à leur ombre.
Mon fils arriva vers midi; j'avais mis pour lui sur une table, placée près de moi, une jolie montre et un album, où j'avais fait dessiner le portrait d'Albert et écrire les fragments les plus beaux et les plus purs de ses œuvres. L'enfant courut vers moi, tenant dans ses bras les couronnes et les livres qu'il avait reçus en prix. Je l'attirai sur mes genoux et l'embrassai longtemps sans parler; je ne pouvais retenir mes larmes. Pour qu'il ne les vît pas, je posai sur sa tête les couronnes, et je les enfonçai en souriant, jusqu'à ses yeux. Puis lui donnant la montre et l'album, je lui dis:
—Regarde donc si cela te plaît?
Il rejeta avec impatience ses couronnes et mes présents, et se suspendant à mon cou, il me dit avec une explosion de douleur:
—Ce n'est pas tout cela que je veux.
—Et que veux-tu donc, cher enfant?