—Si vous me laissiez là oublier les heures, la tête appuyée sur vos genoux sans vous parler, sans vous demander rien de plus, mais certain que je pourrai tout vous demander un jour, que je suis le préféré, l'attendu, qu'avant moi vous n'aviez que des amis, que la place était vide et que je puis la remplir; que vous m'aimerez enfin, quoique je ne sois plus que l'ombre de moi-même et que le passé m'ait submergé.
Je me levai tout à coup et, par ce mouvement, je repoussai sa tête et ses mains.
—Vous altérez trop vite, repris-je, la douce joie que j'ai goûtée à vous connaître; vous troublez l'amitié, vous voulez dans mon cœur une place à part, vous l'avez dans mon admiration cette place choisie et presque exclusive, et cela vous explique le charme qui suspend mon esprit au vôtre, mais pour l'autre attrait, celui qui foudroie, entraîne et confond, je...
—N'achevez pas, marquise, je comprends; cet attrait-là vous l'avez pour un autre. Mais comment donc n'est-il pas là? Et comment y suis-je, moi! Ah! je devine, il est peut-être dans votre chambre attendant tranquillement que je vous aie donné le spectacle de mon esprit.
En me disant ces mots d'une voix mordante, il alluma une cigarette, prit son chapeau et, me saluant presque cérémonieusement, il se disposa à sortir.
—J'ignore, lui dis-je, quelle interprétation vous donnerez à ce que je vais faire, mais suivez-moi; et prenant un bougeoir, je le conduisis dans ma chambre où mon fils dormait.
—Voilà qui veille sur moi et qui m'attend, ajoutai-je en lui montrant le petit lit de l'enfant.
—Eh bien! alors, aimez-moi et sauvez-moi de la vie que je mène, s'écria-t-il en s'emparant de mon bras qu'il étreignait; il en est peut-être encore temps, vous me guérirez!
—Restons-en sur ce mot là, lui dis-je, oui, je veux vous guérir, vous voir, vous entendre, raffermir votre âme, mais n'ayez plus de ces élans auxquels je ne peux répondre et qui nous sépareraient, ce qui pour moi serait une douleur.
—Suis-je bête, dit-il en ricanant et en s'éloignant de moi; vous n'êtes pourtant point taillée comme une femme mystique, et si l'amant n'est pas dans la chambre il est à coup sûr dans le cabinet de toilette.