—Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce moment l'amour c'était lui!...

Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une sorte de rage, il me répétait convulsivement:

—Vous ne voulez donc pas m'aimer?

La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un élan de tendresse irrésistible.

—Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.

—Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il. Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace. Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi, il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.

Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune qui reparut éclaira le visage d'Albert.

—Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est lui! lui seul que j'aime!

Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.

Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme qui me surprit: