—Toujours bon, dis-je à René, que j'aimais depuis dix ans comme un frère. Eh bien! voyons, à qui allez-vous me recommander?
—Je verrai demain Albert de Lincel, et je suis certain qu'il se mettra à votre disposition.
—Albert de Lincel! m'écriai-je, me souvenant que je ne l'avais jamais revu depuis la soirée de l'Arsenal.
—Albert de Lincel! répétèrent à l'unisson de l'étonnement tous les assistants.
—Y songez-vous, ajouta Albert de Germiny, le poëte philosophique, ce fou d'Albert de Lincel va devenir amoureux de la marquise et nous supplanter dans son cœur, nous qui n'obtenons que son amitié.
—En vérité, repris-je en riant, vous pourriez bien prophétiser juste; Albert de Lincel est une des plus vives préoccupations de mon esprit; il a glissé un soir devant moi comme un fantôme: il y a de cela plus de douze ans; depuis ce soir-là, je ne l'ai point revu; mais j'ai lu, et je sais par cœur tout ce qu'il a écrit. Et regardez là, dans le petit nombre de mes livres préférés, j'ai les siens, et chaque jour je les ouvre, attirée et ravie par cette inspiration si vive, par ce style net et précis, qui sait être éloquent sans être diffus, et chaleureux sans être ampoulé. Albert de Lincel me semble sans prédécesseur parmi les écrivains français. Sa verve et son humour, comme les jets de flamme d'un soleil d'été, se dégagent de la brume; sa passion a des traits soudains, inattendus et superbes, que j'appellerais volontiers olympiens, tels que des flèches sacrées décochées par les dieux sur les mortels. On croirait entendre la vibration de l'arc de Diane chasseresse, car sur sa grandeur courent l'élégance et la légèreté. Albert de Lincel, comme tous les esprits originaux et tranchés, a fait et fera de détestables imitateurs: on prend si aisément la familiarité pour l'ironie, et le cynisme pour la passion inquiète. J'en reviens à l'auteur; convaincue de la vérité de ce mot immortel de Buffon: Le style, c'est l'homme, je suis bien sûre qu'Albert de Lincel porte en lui la séduction de ses écrits; mais, Dieu merci, je me sens désormais invulnérable: le vertige n'atteint pas les gens heureux, et, je vous l'ai dit, mes amis, j'ai le bonheur.
—N'eussiez-vous pas le bonheur, ou tout au moins son rêve auquel vous croyez, me dit en souriant mon vieil ami Duverger, le poëte patriotique, je crois Albert de Lincel sans danger pour vous; sa vie d'aventures en a fait depuis quinze ans l'ombre de lui-même; ce n'est plus le beau valseur que vous vîtes passer un soir; c'est un corps dévasté, qui ne peut plus inspirer l'amour; c'est un esprit malade et fantasque qui se manque sans cesse de parole à lui-même et qui, dans un élan bienveillant, vous promettrait de parier pour vous à son éditeur Frémont, et l'oublierait une heure après. Je croirais plus sûr de vous faire recommander par ce vieux pédant de Duchemin, un homme grave, une intelligence d'élite, comme disent les journaux du gouvernement, un ancien grand maître de l'Université! C'est le patron officiel de Frémont, et il peut tout sur lui.
—Mais un si important personnage ne se dérangera point pour moi.
—Écrivez-lui, marquise, répliqua le vieux Duverger avec malice, et je suis certain qu'il accourra; il passe pour très-galant encore.
—Galant avec son enveloppe et son pédantisme. Oh! cher poëte narquois, repris-je, vous raillez toujours!