—Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse.
Il me remit cinquante louis.
Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie. Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie.
Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne: quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.»
—L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente, s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie. Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,—c'est Byron qui l'a dit en pleurant sur Venise,—que le sang des hommes coulât par torrents que de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas, chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à l'Amérique un homme libre de plus.»
—C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non, l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de la Jérusalem délivrée. Mais il faut que la France la regarde en sœur et non en ennemie.
Et, se tournant vers moi, il ajouta:
—Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral autant qu'on nous l'a dit?
—Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai votre sympathie.
Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince aimé qui devait vivre si peu.