M. et madame Suzanne me menèrent voir aussi le château et le parc de Sceaux. Une partie de ce parc (celle qui avoisinait le château) était dessinée régulièrement en gazons, en parterres, remplis de mille fleurs, comme le jardin des Tuileries, l'autre n'offrait aucune symétrie; mais un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la rendaient de beaucoup préférable selon moi. Une chose qui prouvait la bonté du maître de ce magnifique séjour, c'est que le parc de Sceaux était une promenade publique; l'excellent duc de Penthièvre avait toujours voulu que tout le monde y entrât, et les dimanches principalement ce parc était très fréquenté.
Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer dans le triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout-à-fait à Paris, où je passais de la manière la plus agréable le temps que me laissait le travail. Dès l'âge de quinze ans, j'avais été répandue dans la haute société; je connaissais nos premiers artistes, en sorte que je recevais des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j'ai dîné en ville pour la première fois chez le sculpteur Le Moine, alors en grande réputation. Le Moine était d'une simplicité extrême; mais il avait le bon goût de rassembler chez lui une foule d'hommes célèbres et distingués; ses deux filles faisaient parfaitement les honneurs de sa maison. Je vis là le fameux Le Kain, qui me fit peur, tant il avait l'air sombre et farouche; ses énormes sourcils ajoutaient encore à l'expression si peu gracieuse de son visage. Il ne parlait point, mais il mangeait énormément. À côté de lui, tout en face de moi, se trouvait la plus jolie femme de Paris, madame de Bonneuil, (mère de madame Regnault Saint-Jean d'Angely) qui alors était fraîche comme une rose. Sa beauté si douce avait tant de charme que je ne pouvais en détourner mes yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi placée près de son mari, qui était laid comme un singe, et que les figures de Le Kain et de M. de Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle n'avait pas besoin.
C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, le célèbre avocat; sa fille, madame de Roissy, était fort belle, et c'est une des premières femmes dont j'aie fait le portrait. Nous avions souvent à ces dîners, Grétry, Latour, fameux peintre au pastel; on riait, on s'amusait. L'usage à cette époque était de chanter au dessert: madame de Bonneuil, qui avait une voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry, puis venait le tour de toutes les jeunes demoiselles, dont cette mode, il faut l'avouer, faisait le supplice; car on les voyait pâlir, trembler, au point de chanter souvent faux. Malgré ces petites dissonnances, le dîner finissait gaiement, et l'on se quittait toujours à regret, bien loin de demander sa voiture en se levant de table, ainsi que l'on fait aujourd'hui.
Je ne puis cependant parler des dîners actuels que par ouï-dire, attendu que, peu de temps après celui dont je vous parle, j'ai cessé pour toujours de dîner en ville. Les heures de jour m'étaient réellement trop précieuses pour les donner à la société, et un bien petit événement qui m'arriva vint me décider tout à coup à ne plus sortir que le soir. J'avais accepté à dîner chez la princesse de Rohan Rochefort. Toute habillée et prête à monter en voiture, l'idée me prend d'aller revoir un portrait que j'avais commencé le matin. J'étais vêtue d'une robe de satin blanc, que je mettais pour la première fois; je m'assieds, sur une chaise, qui se trouvait en face de mon chevalet, sans m'apercevoir que ma palette était posée dessus; vous jugiez que je mis ma robe dans un tel état que je fus obligée de rester chez moi, et dès lors je pris la résolution de ne plus accepter que des soupers.
Ceux de la princesse de Rohan Rochefort étaient charmans. Le fond de la société se composait de la belle comtesse de Brionne et de sa fille la princesse de Lorraine, du duc de Choiseul, du cardinal de Rohan, de M. de Rulhières, l'auteur des Disputes; mais le plus aimable de tous les convives était sans contredit le duc de Lauzun; on n'a jamais eu autant d'esprit et de gaieté, il nous charmait tous. Souvent la soirée se passait à faire de la musique, et quelquefois je chantais en m'accompagnant sur la guitare. On soupait à dix heures et demie; jamais plus de dix ou douze à table. C'était à qui serait le plus aimable et le plus spirituel. J'écoutais seulement, comme vous pouvez croire, et quoique trop jeune pour apprécier entièrement le charme de cette conversation, elle me dégoûtait de beaucoup d'autres.
Je vous ai dit souvent, chère amie, que ma vie de jeune fille n'avait ressemblé à aucune autre. Non-seulement mon talent, tout faible que je le trouvais, quand je pensais aux grands maîtres, me faisait accueillir et rechercher dans tous les salons; mais je recevais parfois des preuves d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont j'éprouvais beaucoup de joie; je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'après les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère. J'en fis hommage à l'Académie française, qui, par l'organe de d'Alembert, son secrétaire perpétuel, m'adressa la lettre que je copie ici, et que je conserve précieusement:
MADEMOISELLE,
L'Académie française a reçu avec toute la reconnaissance possible la lettre charmante que vous lui avez écrite, et les beaux portraits de Fleury et de La Bruyère que vous avez bien voulu lui envoyer pour être placés dans sa salle d'assemblée, où elle désirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui retraçant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront sans cesse, Mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit et qu'elle est très flattée de vous devoir; ils seront de plus à ses yeux un monument durable de vos rares talens, qui lui étaient connus par la voix publique, et qui sont encore relevés en vous par l'esprit, par les grâces et par le plus aimable modestie.
La compagnie, désirant de répondre à un procédé aussi honnête que le vôtre, de la manière qui peut vous être la plus agréable, vous prie, Mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entrées à toutes ses assemblées publiques. C'est ce qu'elle a arrêté dans son assemblée d'hier par une délibération unanime qui a été sur-le-champ insérée dans ses registres et dont elle m'a chargé de vous donner avis en y joignant tous ses remerciemens. Cette commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de vous assurer, Mademoiselle, de l'estime distinguée dont je suis pénétré depuis long-temps pour vos talens et pour votre personne, et que je partage avec tous les gens de goût, et avec tous les gens honnêtes.
J'ai l'honneur d'être avec respect, mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur,