Après le salon, le roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce fut M. d'Angevilliers, alors ministre des arts et directeur des bâtimens royaux qui me présenta à Sa Majesté. Louis XVI eut la bonté de causer longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content; puis il ajouta, en regardant encore mon ouvrage: «Je ne me connais pas en peinture; mais vous me la faites aimer.»
Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et la reine passait devant en allant et en revenant de la messe. À la mort de monsieur le dauphin (au commencement de 1789), cette vue ranimait si vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire, qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes; elle dit à M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau; mais avec sa grâce habituelle, elle eut soin de m'en instruire aussitôt, en me faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la reine que j'ai dû la conservation de mon tableau; car les poissardes et les bandits qui vinrent peu de temps après chercher Leurs Majestés à Versailles, l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du lit de la reine, qui a été percé de part en part!
Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le dernier bal de la cour à Versailles; ce bal se donnait dans la salle de spectacle, et la loge où je me trouvais placée était assez près de la reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort agitée, invitant à danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de Lameth [8] et d'autres, qui tous la refusaient; si bien que la plupart des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs était d'une inconvenance qui me frappa; je ne sais pourquoi leur refus me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves. La révolution approchait: elle éclata l'année suivante.
À l'exception de M. le comte d'Artois dont je n'ai pas fait le portrait, j'ai peint successivement toute la famille royale; les enfants de France; Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII); Madame, madame la comtesse d'Artois et madame Élisabeth. Les traits de cette dernière n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce bienveillance et sa grande fraîcheur était remarquable; en tout elle avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que madame Élisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son coeur renfermait toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée; la révolution l'a conduite à déployer un courage héroïque; on a vu cette douce princesse, marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner la reine, en disant: Ils me prendront pour elle!
Le portrait que j'ai fait de Monsieur, m'a donné l'occasion de connaître un prince dont on pouvait sans flatterie vanter et l'esprit et l'instruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de savoir. Quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes, que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du monde.--Comment trouvez-vous que je chante, Madame Lebrun? me dit-il un jour--Comme un prince, Monseigneur, répondis-je.
Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort belle voiture à huit chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueur qui courait devant; car revenue à Paris, je montais en fiacre, et personne ne me regardait plus.
Monsieur était dès lors ce qu'on appelle un libéral (dans le sens modéré du mot, vous sentez bien); lui et ses courtisans formaient à la cour un parti très distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de voir pendant la révolution, le marquis de Montesquiou nommé général en chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne venait point siéger comme prince, mais comme citoyen. Je n'en crois pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.
À la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse Lamballe. Sans être jolie elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de cette malheureuse princesse est assez connue, de même que le dévouement dont elle a péri victime; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la reine en danger.
Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1799; mais j'ai préféré vous parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le comte d'Artois (Charles X), et la fille infortunée de Marie-Antoinette.
Mille tendres amitiés.