De Carpentras,

Demande un bénéfice.

Il l'obtiendra,

Car l'Opéra

Lui tient lieu de l'office.

Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître qu'entre gens éclairés; mais je reviens à mes concerts.

Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de Groslier, Mme de Verdun, la marquise de Sabran qui depuis a épousé le chevalier de Boufflers, madame le Gouteux du Molay, toutes quatre mes meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de Peze, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau, une foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer, attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de gens à talent et de gens d'esprit.

Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes soupers, que l'abbé Delille, Lebrun le poète, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusans de Paris. On ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l'Europe.

Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne parlait politique; mais on causait de littérature, on racontait l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Lebrun (Pindare) nous lisaient quelques-uns de leurs vers. À dix heures, on se mettait à table; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade; en sorte que si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait réellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait, on était gai, on était aimable, les heures passaient comme des minutes, et vers minuit chacun se retirait.

Non seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse, je préférais de beaucoup les maisons où l'on faisait de la musique. J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière [12], où nous jouions la comédie et l'opéra comique. Sa fille, ma belle-soeur, chantait à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils aîné de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellens, excepté Talma. Vous riez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer cette métamorphose et toutes celles du même genre, me prouve qu'un talent dramatique est de tous les talens celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait été dans sa jeunesse.