Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très suspecté, comme ayant reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa femme lui avaient tourné la tête. J'ai des raisons pour croire que sa femme était fort révolutionnaire: en 1791, je reçus à Rome où j'étais alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait l'âge d'or. Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi! Peu de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau s'était jetée par la fenêtre de désespoir.

Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus tard que Cailleau [18]. Tous deux étaient excellens dans leur genre. Mais madame Laruette surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une expression indicible. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en paraissait pas avoir seize, tant sa taille était jeune et ses traits délicats. Non-seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs, mais elle était charmante; et jamais peut-être les transports et les regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où quittant enfin le théâtre, elle joua pour la dernière fois dans Isabelle et Gertrude, et dans je ne sais quel autre opéra, les deux plus jeunes rôles du répertoire. Quoique je l'aie très peu vue jouer, je me la rappelle parfaitement.

J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique, au talent le plus parfait que l'Opéra Comique ait possédé, à madame Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame Dugazon avait un de ces talens de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice; c'était Babet, c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles. Grétry et Daleyrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle.

Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina tout à la fois si décente et si passionnée! et si malheureuse, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir vu Nina vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été le même. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle venait de jouer Nina, elle conservait encore les yeux un peu hagards, en un mot qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.

Madame Dugazon était royaliste de coeur et d'ame. Elle en donna la preuve au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir, qu'elle jouait la soubrette des Événemens imprévus. La reine assistait à ce spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant: j'aime mon maître tendrement, madame Dugazon, qui devait répondre: Ah! comme j'aime ma maîtresse, se tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur son coeur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant la reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public! voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. Madame Dugazon ne céda point: elle quitta le théâtre.

La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai beaucoup aimé moi-même à jouer la comédie; car je ne vous ai point épargné les détails. Adieu.


LETTRE IX.

Chantilly.--Le Raincy.--Madame de Montesson.--La vieille princesse de Conti.--Gennevilliers.--Nos spectacles.--Le Mariage de Figaro.--Beaumarchais.--M. et madame de Villette.--Moulin-Joli.--Watelet.--M. de Morfontaine.--Le marquis de Montesquiou.--Mon horoscope.