Il se tut, et finit par jouer à la bataille avec la petite. Il se trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené jacobin de Grenoble, âgé de 50 ans environ, laid, au teint bilieux, qui, chaque fois que nous arrêtions dans une auberge pour dîner ou pour souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon. Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors: «Soyez tranquilles, mes enfans; nous tenons à Paris le boulanger et la boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de l'accepter, et tout sera fini.» Les gobe-mouches, dont on montait ainsi les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je craignais pour tous, pour ma mère, mon frère, mes amis. Je tremblais aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route, presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante; elle croyait voir son père et notre maison brûlés, et quand mes efforts parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui nous répétait ces horreurs.
Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, négociant, que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la confiance, vu que nos opinions étaient entièrement les mêmes sur tout ce qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était vrai que le roi et la reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel, pour cette fois on me rassura!
Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître, non-seulement parce que j'étais changée à un point inimaginable, mais aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu dans la route de m'applaudir d'avoir pris cette précaution: je venais d'exposer au salon le portrait qui me représente avec ma fille dans mes bras [25]. Le jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit même l'éloge de ce portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût; j'employai toute mon adresse à lui cacher mon visage: grâce à ce soin et à mon costume, j'en fus quitte pour la peur.
Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand besoin de ce repos; mais à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et pour ma fille tous les soins imaginables.
Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant le pont Beauvoisin. Là seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette France qui pourtant était ma patrie, et que je me reprochais de quitter avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par admirer.
Le paysage du chemin des Échelles me ravit; je crus voir la Galerie des Titans, et je l'ai toujours appelé ainsi depuis. Voulant jouir plus complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à moitié du chemin à peu près je fus saisie d'une grande terreur; car on exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait l'effet d'un milliers de coups de canon, et ce bruit, se répétant de roche en roche, était infernal.
Je montai le mont Cénis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi; un postillon s'approcha de moi:--Madame devrait prendre un mulet, me dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle. Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à marcher.--Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait qui elle est.--Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je.--Vous êtes madame Lebrun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très contens de vous savoir loin des méchans. Je n'ai jamais pu deviner comment cet homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'étais hors de leur exécrable puissance. À défaut de patrie, j'allais habiter des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité; j'allais visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que j'ignorais alors, chère amie, surtout, j'allais vous trouver, vous connaître et vous aimer.