MADAME DE GENLIS.
J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation, puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.
La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment Mademoiselle de Clermont, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois, n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages, elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite, j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par cette conversation si brillante.
Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec une mobilité prodigieuse.
MADAME DE VERDUN.
Sans être célèbre comme la femme dont je viens de parler, madame de Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois. La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes, près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur, ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.
Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite. M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable, composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels. Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société française.
La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison, et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison, pensant arriver plus vite ainsi.