Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus aimable femme qu'on pût voir.
Quelques années avant la révolution, la duchesse de Polignac vint chez moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de même que celui de sa fille, la duchesse de Guiche [27]. Madame de Polignac avait l'air si jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux étaient les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement servi de modèle pour représenter une des Grâces; quant à sa mère, je n'essaierai pas de dépeindre sa figure; cette figure était céleste.
La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide. Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était véritablement l'amie de la reine; elle dut à ce titre celui de gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.
Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité, c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement; indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air, accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues m'attendent.»
Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.
Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt frapper et les Polignac et leurs ennemis.
LE PRINCE DE LIGNE
C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne; mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous séparions jamais qu'avec peine.
Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme ordinaire.