LE PRINCE DE NASSAU.

Je n'étais pas encore mariée quand le prince de Nassau, qui était jeune alors, me fut présenté par l'abbé Giroux: il me demanda son portrait, que je fis en pied, d'une très petite dimension et à l'huile. Le prince de Nassau, surnommé l'invulnérable par le prince de Ligne, était déjà connu par des actions d'éclat tellement héroïques, qu'on pourrait les croire fabuleuses; sa vie entière offre une suite d'aventures, toutes plus surprenantes les unes que les autres: il avait à peu près vingt ans lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et s'enfonça dans les déserts, où l'intrépidité qu'il déploya lui valut le surnom de dompteur de monstres; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe; toujours guerroyant, toujours en activité, il a couru le monde d'une extrémité à l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses lettres sur les grands chemins.

Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau n'annonçait le héros d'une histoire aventureuse: il était grand, bien fait, avait des traits réguliers avec une grande fraîcheur de carnation; mais l'extrême douceur et le calme habituel de sa physionomie ne laissaient présumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrépide qui le signalait entre tous; à Vienne, où je l'ai retrouvé pendant l'émigration, j'avais mené ma fille, âgée de neuf ans alors, chez Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait représenté le prince de Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps après, nous nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annonça le prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait à contempler un homme féroce, me dit tout bas:--Comment! est-ce là celui dont j'ai tant entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort du couvent.


MONSIEUR DE LA FAYETTE.

Peu avant la révolution, je reçus la visite de M. de La Fayette; il vint chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la jolie madame de Simiane, à laquelle, dit-on, il rendait des soins; depuis je ne l'ai pas même rencontré, et bien certainement nous aurions eu de la peine à nous reconnaître, car j'étais jeune lors de cette visite, et il l'était aussi, quoique ce fût après son voyage en Amérique. Sa figure me parut agréable; son ton, ses manières, avaient beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts révolutionnaires.


MADAME DE LA REYNIÈRE.

Après mon mariage, je suis allée souper chez madame de La Reynière, et passer quelques soirées dans le bel hôtel que son mari avait fait bâtir rue des Champs-Élysées, où se réunissait la meilleure compagnie de Paris. Madame de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble, mais très pauvre, lui avait fait épouser M. de La Reynière, un de nos plus riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle éprouvait à porter un nom bourgeois. Elle avait été belle, très grande et très maigre. Son air noble et fier, était remarquable. Elle s'était rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre, qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La Reynière: Elle reçoit fort bien, répondit-il, mais je la crois attaquée de noblesse.