Plus tard, lorsque M. de Sainte-James eut arrangé sa maison et son magnifique jardin de Neuilly, ce qu'on a toujours appelé la folie Sainte-James, il m'engagea à venir y dîner avec quelques-uns de mes amis. Cette journée fut agréable, il nous promena dans ce beau parc, qui venait de coûter des trésors. Entre autres folles dépenses, on avait construit un rocher factice, dont les énormes pierres, apportées de fort loin sans doute, et à bien grands frais, avaient l'air de n'être que suspendues. J'avoue que je le traversai très rapidement, tant ces voûtes immenses me paraissaient peu solides.
C'est dans cette superbe habitation que M. de Sainte-James se plaisait à donner de véritables fêtes. Je m'y rendis un jour pour y voir jouer la comédie. Tant de personnes étaient invitées et parcouraient le jardin avant et après le spectacle, qu'on se croyait dans une promenade publique.
Il faut croire que la révolution n'est point arrivée à temps pour punir M. de Sainte-James d'avoir étalé tant de magnificence, car je n'ai jamais entendu dire, ni dans l'étranger, ni depuis mon retour en France, qu'il ait été guillotiné. Une mort naturelle l'aura soustrait au sort affreux de M. de Laborde et de M. Boutin.
LA COMTESSE D'ANGEVILLIERS.
Madame d'Angevilliers était ce qu'on appelle un bel esprit. Elle en avait déjà la réputation lorsqu'elle était madame Marchais. Tous les hommes de lettres, et même les savans, composaient alors sa société. Le comte d'Angevilliers, qu'elle recevait souvent, en devint amoureux et l'épousa. Elle avait un tel ascendant sur lui qu'il ne parlait point en sa présence, quoiqu'il eût de l'esprit, du goût et des connaissances qu'on pouvait apprécier aisément partout où n'était pas sa femme.
Il me serait impossible de dire si madame d'Angevilliers était laide ou jolie; je l'ai cependant vue nombre de fois, et j'ai souvent été placée à table à côté d'elle. Mais elle avait toujours la figure cachée sous un voile, qu'elle n'ôtait pas même pour dîner. Ce voile couvrait, ainsi que son visage, un énorme bouquet de branches d'arbres verts, qu'elle portait constamment à son côté. Je ne concevais pas comment elle pouvait s'enfermer ainsi avec ce bouquet sans prendre mal à la tête: mais plus tard, quand je suis entrée dans sa chambre à coucher, j'ai été encore plus surprise de voir cette chambre garnie de gradins toujours couverts d'arbres verts de toute espèce, que l'on n'ôtait pas même la nuit.
Madame d'Angevilliers était aussi polie qu'on pouvait l'être, mais si étrangement complimenteuse, qu'on lui en voulait quelquefois de rendre la politesse ridicule. Un jour que M. d'Angevilliers avait engagé à dîner plusieurs artistes de l'Académie de peinture, Vestier y vint. Vestier était fort bon peintre de portraits et venait d'exposer au salon un tableau de famille très bien composé et très harmonieux qu'on avait beaucoup remarqué. Mais il pouvait avoir au moins cinquante ans, il était maigre, pâle et prodigieusement laid. Madame d'Angevilliers, qui désirait lui adresser quelques mots flatteurs, lui dit tout haut:--En vérité, Monsieur, je vous trouve embelli. Le pauvre Vestier devint rouge comme un coq, il regardait à droite et à gauche pour voir si ces paroles ne s'adressaient pas à quelque autre qu'à lui, en sorte que le fou rire me prit.
C'est chez madame d'Angevilliers que j'ai dîné pour la première fois avec le marquis de Bièvre, qui est devenu célèbre comme faiseur de calembourgs. J'eus du malheur, car le jour dont je parle il n'en fit aucun; mais on m'en apprit un fort joli qu'il avait adressé à la reine. Sa Majesté lui demandant un calembourg, M. de Bièvre, s'étant incliné, s'aperçut que la reine avait des souliers verts:--Les désirs de Votre Majesté sont des ordres, dit-il aussitôt, l'univers est à ses pieds.