J'étais à la Comédie-Française le jour que Voltaire vint y voir représenter sa tragédie d'Irène. De ma vie je n'ai assisté à un pareil triomphe. Quand le grand homme entra dans sa loge, les cris, les applaudissemens furent tels que je crus que la salle allait s'effondrer. Il en fut de même au moment où on lui plaça la couronne sur la tête, et le célèbre vieillard était si maigre, si chétif, que d'aussi vives émotions me faisaient trembler pour lui. Quant à la pièce, on n'en écouta pas un mot, et cependant Voltaire put quitter la salle persuadé qu'Irène était son meilleur ouvrage.

J'avais une extrême envie d'aller le voir à l'hôtel de M. de Villette chez qui il logeait; mais ayant entendu dire que tout flatté qu'il était des visites sans nombre qui lui étaient faites, il en éprouvait une grande fatigue, je renonçai à mon projet. Je puis donc dire n'avoir été chez lui qu'en peinture, et voici comment. Hall, le plus habile peintre en miniature de cette époque, venait de finir mon portrait. Ce portrait était extrêmement ressemblant, et Hall étant allé voir Voltaire, le lui montra. Le célèbre vieillard, après l'avoir regardé long-temps, le baisa à plusieurs reprises. J'avoue que je fus très flattée d'avoir reçu une pareille faveur, et que je sus fort bon gré à Hall d'être venu me l'affirmer.


LE PRINCE HENRI DE PRUSSE.

Lorsque la comtesse de Sabran me présenta chez elle au frère du grand Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais dire combien je le trouvai laid. Il pouvait avoir à peu près cinquante-cinq ans à cette époque, le roi de Prusse étant de beaucoup son aîné. Il était petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tînt fort droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conservé un accent allemand très marqué, et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son visage, elle était au premier abord tout-à-fait repoussante. Cependant avec deux gros yeux dont l'un regardait à droite et l'autre à gauche, son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on remarquait aussi dans le son de sa voix, et lorsqu'on l'écoutait, ses paroles étant toujours d'une obligeance extrême: on s'accoutumait à le voir.

Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait d'humanité qu'à un trait d'héroïsme: il était bon et faisait un très grand cas de la bonté dans les autres.

Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon afin de pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent était assez médiocre, mais le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer. Pendant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il venait constamment à mes soirées musicales, ne redoutait point la présence des premiers virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un quatuor à côté de Viottis qui jouait le premier violon.


LE COMTE D'ALBARET.

Un autre amateur forcené de musique, qui vivait à Paris à la même époque, était le comte d'Albaret. Non-seulement il s'empressait d'aller à tous les concerts; mais, quoique sa fortune ne fût pas très considérable, il avait une musique à lui, comme en ont les souverains. Il logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens auxquels il payait des appointemens, leur permettant en outre de prendre des écoliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres. Ces artistes, comme on doit l'imaginer, étaient tous du second ordre. La chanteuse, par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima dona, et je me souviens qu'il m'avait donné pour maître de chant un homme dont le savoir était médiocre. Il en était de même de ses instrumentistes, pris isolément, sans en excepter son premier violon; et cependant, tous ces gens-là avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un si grand nombre de répétions, qu'on n'entendait nulle part de la musique aussi bien exécutée que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs se rendaient-ils avec empressement à ses concerts. Ils avaient lieu le dimanche matin: j'y suis allée plusieurs fois, et j'en suis toujours sortie charmée.