Le comte Scawronski avait des traits nobles et réguliers; il était fort pâle. Cette pâleur tenait à l'extrême faiblesse de sa santé, qui ne l'empêchait pas cependant d'être parfaitement aimable et de causer avec autant de grâce que d'esprit. La comtesse était douce et jolie comme un ange; le fameux Potemkin, son oncle, l'avait comblée de richesses dont elle ne faisait aucun usage. Son bonheur était de vivre étendue sur un canapé, enveloppée d'une grande pelisse noire et sans corset. Sa belle-mère faisait venir de Paris pour elle des caisses remplies des plus charmantes parures que faisait alors mademoiselle Bertin, marchande de modes de la reine Marie-Antoinette. Je ne crois pas que la comtesse en ait jamais ouvert une seule, et quand sa belle-mère lui témoignait le désir de la voir porter les charmantes robes, les charmantes coiffures que ces caisses renfermaient, elle répondait nonchalamment: À quoi bon? pour qui? pour quoi? Elle me fit la même réponse quand elle me montra son écrin, un des plus riches qu'on puisse voir: il contenait des diamans énormes que lui avait donnés Potemkin, et que je n'ai jamais vus sur elle. Je me souviens qu'elle m'a conté que pour s'endormir, elle avait une esclave sous son lit, qui lui racontait tous les soirs la même histoire. Le jour, elle restait constamment oisive; elle n'avait aucune instruction, et sa conversation était des plus nulles; en dépit de tout cela, grâce à sa ravissante figure et à une douceur angélique, elle avait un charme invincible. Le comte Scawronski en était fort amoureux, et quand il eut succombé à ses longues souffrances, la comtesse, que je retrouvai à Pétersbourg, se remaria au bailli de Litta, qui était retourné à Milan pour se faire relever de ses voeux, et revint ensuite en Russie épouser cette belle nonchalante. Elle n'a jamais eu que deux filles de son premier mari, dont l'une a épousé le prince Bagration.
Ce voisinage à Naples me fut très agréable, et je passais la plupart de mes soirées à l'ambassade russe. Le comte et sa femme faisaient souvent une partie de cartes avec l'abbé Bertrand, qui était alors consul de France à Naples. Cet abbé était bossu dans toute l'étendue du terme, et je ne sais par quelle fatalité, dès que je me trouvais assise à côté de lui près de la table de jeu, l'air des bossus me revenait toujours en tête. J'avais toutes les peines du monde à m'en distraire. Enfin, un soir ma préoccupation devint telle, que je fredonnai tout haut ce malheureux air; je m'arrêtai aussitôt, et l'abbé se retournant vers moi, me dit du ton le plus aimable: «Continuez, continuez, cela ne me blesse nullement.» Je ne puis concevoir comment pareille chose m'était arrivée: c'est un de ces mouvemens inexplicables.
Le comte de Scawronski m'avait fait promettre de faire le portrait de sa femme avant celui de toute autre personne; je m'y engageai, en sorte que, deux jours après mon arrivée, je commençai ce portrait où l'ambassadrice est peinte presque en pied, tenant en main et regardant un médaillon sur lequel était le portrait de son mari. J'avais donné la première séance, quand je vis arriver chez moi le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre à Naples, qui me demandait en grâce que mon premier portrait fût celui d'une superbe femme qu'il me présenta; c'était madame Hart, sa maîtresse, qui ne tarda pas à devenir lady Hamilton, et que sa beauté a rendue célèbre. D'après la promesse faite à mes voisins, je ne voulus commencer ce portrait que lorsque celui de la comtesse Scawronski serait avancé. Je fis en même temps un nouveau portrait de lord Bristol que je retrouvai à Naples, où l'on peut dire qu'il passait sa vie sur le Vésuve, car il y montait tous les jours.
Je peignis madame Hart couchée au bord de la mer, tenant une coupe à la main. Sa belle figure était fort animée et contrastait complètement avec celle de la comtesse; elle avait une quantité énorme de beaux cheveux châtains qui pouvaient la couvrir entièrement, et en bacchante, ses cheveux épars, elle était admirable.
Le chevalier Hamilton faisait faire ce portrait pour lui; mais il faut savoir qu'il revendait très souvent ses tableaux lorsqu'il y trouvait un bénéfice; aussi, M. de Talleyrand, le fils aîné de notre ambassadeur à Naples, entendant dire un jour que le chevalier Hamilton protégeait les arts, répondit-il: «Dites plutôt que les arts le protégent.» Le fait est qu'après avoir marchandé fort long-temps pour le portrait de sa maîtresse, il obtint que je le ferais pour cent louis et qu'il l'a vendu à Londres trois cents guinées. Plus tard, lorsque j'ai peint encore lady Hamilton en sibylle pour le duc de Brissac, j'imaginai de copier la tête et d'en faire présent au chevalier Hamilton, qui la vendit tout de même sans hésiter.
La vie de lady Hamilton est un roman: elle se nommait Emma Lyon; sa mère, dit-on, était une pauvre servante, et l'on n'est pas d'accord sur le lieu de sa naissance; à treize ans, elle entra comme bonne d'enfant chez un honnête bourgeois à Hawarder; mais, ennuyée de l'obscurité dans laquelle elle vivait, et se flattant qu'à Londres elle pourrait se placer plus convenablement, elle s'y rendit. Le prince de Galles m'a dit l'avoir vue à cette époque, avec des sabots à la porte d'une fruitière, et quoiqu'elle fût très pauvrement vêtue, sa charmante figure la faisait remarquer.
Un détaillant du marché Saint-Jean la reçut à son service, mais elle sortit bientôt de chez lui pour entrer comme femme de chambre chez une dame de bonne famille et très honnête. Dans cette maison elle prit le goût des romans, puis le goût des spectacles. Elle étudiait les gestes, les inflexions de voix des acteurs, et les rendait avec une facilité prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement à sa maîtresse, la fit renvoyer.
Ce fut alors qu'ayant entendu parler d'une taverne où se rassemblaient tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa beauté était dans tout son éclat; toutefois, elle était encore très sage. On raconte que sa première faiblesse eut pour motif de sauver un de ses parens nommé Galois, qui venait d'être pressé sur la Tamise, et qui était matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la délivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille. Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des maîtres de toute espèce, puis il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier Feathersonhang, qui la trouva trop fière avec lui, et ne tarda pas à l'abandonner aussi.
Emma se voyant sans ressource, descendit bientôt au dernier degré d'avilissement. Un hasard étrange la tira de cet abîme. Le docteur Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un léger voile, sous le nom de la déesse Higia (déesse de la santé); une quantité de curieux et d'amateurs venaient en foule la voir; les artistes surtout en étaient charmés. Quelque temps après cette exhibition, un peintre l'emmena chez lui comme modèle; il lui faisait prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans ses tableaux. C'est là qu'elle perfectionna ce talent d'un nouveau genre, qui l'a rendue célèbre. Rien n'était plus curieux en effet que la faculté qu'avait acquise lady Hamilton de donner subitement à tous ses traits l'expression de la douleur ou de la joie, et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers. L'oeil animé, les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse, puis tout à coup son visage exprimait la douleur, et l'on voyait une Madeleine repentante admirable. Le jour que le chevalier Hamilton me la présenta, il voulut que je la visse en action; je fus ravie; mais elle était habillée comme tout le monde, ce qui me choquait. Je lui fis faire des robes comme celles que je portais, pour peindre à mon aise, et qu'on appelle des blouses; elle y ajouta des schals pour se draper, ce qu'elle entendait très bien; dès lors, on aurait pu copier ses différentes poses et ses différentes expressions pour faire toute une galerie de tableaux; il en existe même un recueil, dessiné par Frédéric Reinberg, qu'on a gravé.
Pour revenir au roman de sa vie, c'est tandis qu'elle était chez le peintre dont j'ai parlé, que lord Gréville [7] en devint si fort amoureux, qu'il allait l'épouser en 1789, quand il fut subitement dépouillé de ses places et ruiné. Il partit aussitôt pour Naples, dans l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et il emmena Emma afin qu'elle plaidât sa cause auprès de son grand parent. Le chevalier, en effet, consentit à payer toutes les dettes de son neveu, mais à la condition qu'Emma lui resterait. (Je tiens ces détails de lord Gréville lui-même.) Emma devint donc la maîtresse de lord Hamilton, jusqu'au printemps de 1791, qu'il se détermina à l'épouser en dépit des remontrances de sa famille. Il me dit, en partant pour Londres: «Elle sera ma femme malgré eux; après tout, c'est pour moi que je l'épouse.»