Ces excursions et plusieurs autres ne m'empêchaient pas de travailler beaucoup à Naples. J'avais même entrepris tant de portraits que mon premier séjour dans cette ville a été de six mois, quoique je fusse arrivée dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine désirait que je fisse les portraits de ses deux filles aînées, ce que je commençai tout de suite. Sa Majesté s'apprêtait à partir pour Vienne où elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu'à son retour elle me dit: «J'ai fait un heureux voyage; je viens de conclure deux mariages pour mes filles avec un grand bonheur.» L'aînée en effet épousa peu de temps après l'empereur d'Autriche, François II, et la seconde, qui se nommait Louise, le grand duc de Toscane. Cette dernière était fort laide, et tellement grimacière, que je ne voulais pas finir son portrait. Elle est morte quelques années après son mariage.

Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal. L'heure de mes séances à la cour était midi, et pour m'y rendre il me fallait suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les maisons qui sont bâties à gauche et qui font face à la mer, étant peintes en blanc pur, le soleil y donnait avec une telle force que j'en étais aveuglée. Pour sauver mes yeux j'imaginai de mettre un voile vert, ce que je n'avais vu faire encore à personne, et devait paraître assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs; mais quelques jours après je vis quantité d'Anglaises m'imiter, et les voiles verts furent à la mode [11].

À cette même époque je commençai le portrait de Paësiello. Tout en me donnant séance, il composait un morceau de musique, qu'on devait exécuter pour le retour de la reine, et j'étais charmée de cette circonstance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au moment de l'inspiration.

J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout le jour il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était impossible d'y fermer l'oeil. Les voitures allaient et venaient sans cesse sur le chemin de Chiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on fait souvent de mauvais soupers dans les cabarets. Ce bruit, que j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter. J'allai m'établir dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et léger me berçait délicieusement; mais hélas! huit jours après il survint un orage affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient jusque dans mon appartement. J'en étais inondée, et la crainte d'une récidive me fit quitter ce charmant cazin, à mon grand regret. À la vérité, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples faire heure. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que le jour de mon départ la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais serré mon linge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les planches; comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me répondit gracieusement qu'elle était fière d'avoir logé madame Lebrun, et qu'elle voulait que tout le monde le sût.

Après avoir quitté cette maison, j'allai en louer une tout près de la ville, et je m'y installai la veille de Noël. Dès le soir même, comme j'allais me mettre au lit, je suis tout à coup assourdie par des pétards sans nombre; les jeunes garçons qui les tiraient en jetaient dans ma cour, dans mes fenêtres; ce train-là dura trois jours et trois nuits. En outre, j'étais gelée dans cet appartement. Je faisais alors le portrait de Paësiello, qui soufflait dans ses doigts ainsi que moi; pour nous réchauffer, je fis faire du feu dans mon atelier; mais comme on s'occupe bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de Paësiello en pleuraient, les miens aussi; et je ne conçois pas comment j'ai pu finir son portrait.

Paësiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronski. J'assistai à la premier représentation de Nina, qui bien certainement est un chef-d'oeuvre; mais tel est l'effet de la première impression reçue, que la musique de Paësiello, toute belle qu'elle était, ne me faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac; il faut dire aussi que madame Dugazon n'était point là pour jouer Nina. Le théâtre de Saint-Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvée le jour de la fête de la reine; il était alors magnifiquement éclairé, totalement rempli de monde, et ce coup d'oeil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce jour-là d'une méprise assez plaisante. J'aperçus près de nous la baronne de Talleyrand, chez laquelle je n'avais pas été depuis quelque temps, et je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors: «Elle éprouve un grand chagrin, l'ambassadrice; elle a perdu Rigi.» Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me décide d'autant plus à l'aller trouver; j'y vais. Je suis en effet frappée du changement de son visage, et je lui vois un air si triste que je commence à croire qu'un de ses enfans est mort. Je lui dis donc combien je prenais part à son affliction, et lui demande si c'était l'aîné. À ces mots, malgré son chagrin, elle se mit à rire: c'était son chien qu'elle venait de perdre.

Un de mes grands plaisirs était d'aller me promener sur le beau coteau de Pausilippe, sous lequel est placée la grotte du même nom, qui est un magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on voit bien avoir été fait par les Romains. Cette côte de Pausilippe est couverte de maisons de campagne, de cazins, de prairies et de très beaux arbres, autour desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est là qu'est placé le tombeau de Virgile, sur lequel on prétend qu'il pousse des lauriers; mais je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer; j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant de ce bon air et de cette superbe vue, ce qui la reposait de ses études journalières; car j'avais résolu, tout en courant le monde, de soigner son éducation autant qu'il serait possible, et je lui avais donné à Naples des maîtres d'écriture, de géographie, d'italien, d'anglais et d'allemand. Elle préférait cette dernière langue à toutes les autres, et montrait dans ses diverses études une intelligence remarquable. Elle annonçait aussi quelques dispositions pour la peinture; mais sa récréation favorite était de composer des romans. Je la trouvais, en revenant de passer mes soirées dans le monde, une plume à la main, et une autre sur son bonnet; je l'obligeais alors à se mettre au lit; mais il n'était pas rare qu'elle se relevât la nuit pour achever un chapitre; et je me souviens très bien qu'à l'âge de neuf ans elle a écrit à Vienne un petit roman remarquable par les situations autant que par le style.

Me trouvant en Italie, on imagine bien que je n'avais point négligé de lui donner un maître de musique. Je prenais moi-même des leçons de ce maître, qui montrait à merveille, mais qui était bien le plus grand poltron que j'aie rencontré de mes jours. Il nous entretenait sans cesse de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu'à sept heures du soir, il retournait chez lui à neuf, heure à laquelle tout le monde étant au spectacle, les rues de Naples sont fort désertes, sans excepter la rue de Tolède, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre homme me disait un soir: «J'ai eu terriblement peur hier; j'ai rencontré un homme dans la rue de Tolède; heureusement j'ai pris l'autre côté, et j'ai pressé le pas.» Deux jours après il revenait: «Dieu! que j'ai eu peur! je me suis trouvé avec deux hommes dans la rue de Tolède; je n'ai eu que le temps de passer au milieu et de m'enfuir à toutes jambes.» Enfin une autre fois il me dit: «J'ai eu bien plus peur vraiment, j'étais seul, tout seul, dans la rue de Tolède.»


CHAPITRE VII