Que de lieux de délices ne sont plus maintenant que des lieux de mort! Bayes! si renommé chez les Romains qui venaient y prendre les eaux, Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un air infect; aussi le rivage de cette mer est-il désert. On voit encore à Bayes les restes de trois temples, celui de Vénus, de Mercure et de Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les soubassemens. Mais il ne reste pas même de vestiges de ces palais magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.

Sitôt que j'avais été de retour à Naples, j'avais commencé le portrait de la reine; bien loin qu'il m'arrivât le même inconvénient qu'avec Paësiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me donnait séance, nous nous endormîmes toutes deux. Je prenais plaisir à faire ce portrait. La reine de Naples, sans être aussi jolie que sa soeur cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage était fatigué, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait été belle; ses mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et écrit tant de mal, était d'un naturel affectueux et très simple dans son intérieur; sa générosité était vraiment royale: le marquis de Bombelles, ambassadeur à Venise en 1790, fut le seul ambassadeur français qui refusa de prêter serment à la Constitution; la reine ayant appris que, par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, père d'une famille nombreuse, était réduit à la position la plus cruelle, lui écrivit de sa propre main une lettre de félicitation. Elle ajoutait que tous les souverains devant se regarder comme solidaires en reconnaissance pour les sujets fidèles, elle le priait d'accepter une pension de douze mille francs [13]. Outre ce trait, j'en connais plusieurs autres qui font honneur à son coeur: elle aimait à soulager la misère, elle ne craignait pas de monter au cinquième étage pour secourir des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauvé de la prison, de la mort peut-être, une mère de famille et quatre enfans dont le père venait de faire banqueroute. Voilà cette soi-disant mégère contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les gravures les plus infâmes et les plus obscènes. Il fallait bien la calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux mêmes qu'elle avait toujours honorés de son amitié et de sa confiance. La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conquérant qui parvint enfin, par de viles menées, à détrôner la soeur de Marie-Antoinette, pour mettre à sa place madame Murat.

La reine de Naples avait un grand caractère et beaucoup d'esprit. Elle seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point régner; il restait presque toujours à Caserte, occupé de manufactures, dont les ouvrières, disait-on, lui composaient un sérail.

La reine ayant appris que je m'apprêtais à retourner à Rome, me fit demander, et me dit: «J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous retenir.» Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je voulais rester; mais je brûlais de revoir encore Rome, et je refusai avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bonté. Enfin, après qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un dernier congé, elle me remit une belle boîte de vieux laque qui renfermait son chiffre entouré de très beaux brillans. Ce chiffre vaut dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.

Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas été dans mon goût d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit être vue comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il faut s'être fait à l'idée, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour vit dans l'attente ou d'une éruption, ou d'un tremblement de terre, sans parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe à deux ou trois lieues de là. En outre, les lacs où l'on met rouir le lin produisent un air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fièvre et la mort. Tous ces inconvéniens sont graves, on en conviendra; mais aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce délicieux climat?

Le chevalier Hamilton, qui, depuis près de vingt ans, était ambassadeur d'Angleterre à Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages de la haute société de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je l'avoue, était peu favorable à la noblesse napolitaine, mais, depuis cette époque, sans douter, tout a beaucoup changé. Il me contait sur les plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de répéter, comme trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines étaient d'une ignorance surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de lire; car un jour étant arrivé chez l'une d'elles, et lui trouvant un livre à la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce livre sens dessus dessous. Privées de toute espèce d'instruction, plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existât un autre pays que Naples, et leur unique occupation était l'amour qui, pour elles, changeait souvent d'objet.

Ce dont j'ai pu juger par moi-même, c'est que les dames napolitaines gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que celui de se promener en voiture, jamais à pied. Tous les soirs elles sont au spectacle et reçoivent leurs visites dans leur loge; comme elles n'écoutent que l'aria, c'est là que s'établissent les conversations d'une manière beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.

Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré l'exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour passer sous mes fenêtres, à Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple, que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes gémissaient de la façon la plus lamentable. Une femme surtout (c'était la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil désespoir me faisait peur et pitié; mais on m'assura que ces cheveux épars et ces hurlemens étaient d'usage.

Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu à la Torre del Greco, c'était celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, très paré et le visage découvert; on lui jetait des fleurs et des dragées des fenêtres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce spectacle serrait le coeur.

Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut aller sur le chemin qui conduit à l'église de Saint-Janvier, le jour que s'opère le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des environs se rendent en foule sur ce chemin, où les voitures stationnent à droite et les piétons à gauche. Le désir, l'impatience, se peignaient d'une manière si étrange sur tous ces visages, attendu que le miracle tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par la multitude. Enfin le miracle s'opère; il est annoncé; alors on ne voit plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle vivacité, une telle véhémence, qu'il est impossible de décrire ce tableau.