Casanova avait gagné énormément d'argent; mais son désordre était tel, qu'il ne lui en restait pas.

En sortant de chez lui, je portai toutes mes lettres de recommandation. Je trouvai le prince de Kaunitz que je désirais beaucoup connaître. Ce grand ministre était alors âgé de quatre-vingt-trois ans au moins; il était grand, très maigre, et se tenait fort droit. Il me reçut avec une bonté parfaite, et m'engagea pour dîner le lendemain. Comme on ne se mettait à table chez lui qu'à sept heures, et que j'avais l'habitude de dîner seule chez moi à deux heures et demie, cette invitation et celles qui suivirent, tout en me flattant, me contrariaient un peu: je n'aimais ni à dîner aussi tard, ni à dîner avec tant de monde; car sa table, composée en grande partie d'étrangers, était toujours de trente couverts, souvent plus. Dès le premier jour dont il est question, je pris le parti de dîner chez moi avant de me rendre chez lui, ce que je m'efforçai de cacher autant qu'il m'était possible, en mettant une demi-heure à manger un oeuf à la coque, mais ce petit manége, dont il s'aperçut, le contraria; et cela, joint au soin que je pris par la suite pour esquiver quelques-unes de ses invitations, causait les seules querelles qu'il m'ait jamais faites, attendu qu'il ne tarda pas à me prendre en grande amitié, ce dont j'étais fort reconnaissante. Il ne m'appelait jamais autrement que sa bonne amie, et il voulut que ma Sibylle restât exposée dans son salon pendant plus de quinze jours, durant lesquels on le vit faire les honneurs de ce tableau à la ville et à la cour avec une grâce toute affectueuse pour moi.

Le prince de Kaunitz, malgré son grand âge, avait encore une forte tête et un esprit plein de verve. Son goût, son jugement exquis, sa haute raison, étonnaient tous ses convives. Il recevait son monde admirablement; son unique faiblesse était de conserver la prétention de monter à cheval mieux que personne. Il m'invita, ainsi que plusieurs autres amis, à venir le voir caracoler dans son manége. La vérité est qu'il s'en acquittait parfaitement bien, et d'une manière fort surprenante à son âge. Il montait à la française: son costume et sa personne me rappelaient les cavaliers du temps de Louis XIV, tels que nous les voyons représentés dans les beaux tableaux de Wouvermans.

Le prince de Kaunitz jouissait à Vienne de la plus grande existence; la gloire qu'il avait acquise comme ministre y vivait encore avec lui. Le premier jour de l'an et celui de sa fête, une foule immense se rendait chez lui pour le complimenter; nul ne s'en dispensait, et l'on aurait pu le croire empereur ces deux jours-là: aussi ai-je été bien surprise de l'indifférence des Viennois pour la perte de leur célèbre compatriote. J'étais encore à Vienne quand le prince de Kaunitz mourut après une courte maladie; à peine eut-on l'air d'être sensible à la disparition de ce grand homme. Quant à moi, j'en fus très affligée. Je me souviens qu'étant allée peu de temps après, voir pour la seconde fois un cabinet de figures en cire fort curieux, je fus saisie à la vue de celle du prince de Kaunitz couché, revêtu des habits qu'il portait, coiffé comme il avait l'habitude de l'être, enfin absolument tel que je l'avais vu si souvent chez lui. Ce spectacle, auquel je ne m'attendais nullement, me fit la plus douloureuse impression; car je ne connais rien de si pénible à voir, que les traits exacts de quelqu'un que l'on a aimé, privés d'activité et de vie.

Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le baron et la baronne de Strogonoff, qui me prièrent tous deux de faire leurs portraits. La première se faisait aimer par sa douceur et son extrême bienveillance: quant à son mari, il possédait un charme supérieur pour animer la société; il faisait les délices de Vienne en donnant des soupers, des spectacles, des fêtes, où chacun se pressait de se faire inviter. J'ai peu connu d'hommes plus aimables, plus gais, que le baron de Strogonoff. Quand le désir de rire et de s'amuser lui prenait, il inventait toutes les folies imaginables. Un jour entre autres, sachant que plusieurs personnes de sa société et moi, devions aller visiter le cabinet de figures en cire que je n'avais pas encore vu alors, il s'excusa sous un prétexte de ne pouvoir nous accompagner, et, prenant l'avance, il va se placer dans ce cabinet derrière un piédestal, de manière qu'il ne laissait voir que sa tête. En parcourant la galerie des portraits, nous passons devant lui; mais il avait donné à ses yeux une telle fixité, et tant d'immobilité à tous ses traits, qu'aucun de nous ne le reconnaît. Après avoir visité les autres salles, nous repassons une seconde fois sans le reconnaître davantage; mais alors voilà qu'il remue et qu'il parle; nous fûmes tous effrayés, et surtout bien surpris de notre méprise. Elle prouve au reste combien, lorsque l'on peint une personne, sa physionomie ajoute à la ressemblance; c'est pourquoi il faut bien se garder de donner des séances trop longues, ou de laisser un modèle s'ennuyer.

J'ai rarement vu jouer la comédie par des amateurs aussi bien que chez la baronne de Strogonoff. Les premiers rôles étaient remplis par le comte de Langeron, qui jouait les amoureux avec autant de grâce que de facilité, et qui avait une véritable passion pour la comédie. M. de Rivière jouait les rôles comiques d'une manière étonnante. Au reste, cet aimable homme [18] possédait tous les talens; aussi Doyen disait-il que M. de Rivière était un petit nécessaire de société. Le fait est qu'il peignait très bien, et copiait tous mes portraits, en grande miniature à l'huile; il chantait fort agréablement; il jouait du violon, de la basse, et s'accompagnait sur le piano. Il avait de l'esprit, un tact parfait, et un coeur si excellent, qu'en dépit de ses distractions, qui étaient fréquentes et nombreuses, il obligeait ses amis avec autant de zèle que de succès. M. de Rivière était petit, mince, et il a toujours conservé l'air si jeune, qu'âgé de soixante ans, sa taille et sa tournure ne lui en donnaient que trente.

Quant à M. de Langeron, je ne puis le faire mieux connaître, qu'en plaçant ici le portrait qu'il a tracé de lui-même, avec la plus grande vérité, et qu'il ajouta à son rôle, dans la dernière pièce qu'il a jouée à Vienne, avant le départ du baron de Strogonoff. Ces vers donneront l'idée la plus juste de ce brave et aimable Français, qui, grâce à notre révolution, est mort chez les Russes, gouverneur d'Odessa.

Portrait de M. de Langeron, fait par lui-même, et ajouté au rôle de Dorlange, dans la comédie des Châteaux en Espagne.

Je veux pour m'amuser faire ici mon portrait,

En bien tout comme en mal ressemblant trait pour trait.