Être stable, est pour moi dans les choses futures,

Pour l'être, j'aime trop encor les aventures.

Je serai, j'en suis sûr, avant qu'il soit long-temps,

Le meilleur des maris, le meilleur des amans;

Mais j'ai besoin d'user ma fureur vagabonde,

Et quelque temps encor de parcourir le monde.

Ce portrait de M. de Langeron était celui de beaucoup de jeunes gens de la cour de France à l'époque de la révolution. Chez la plupart d'entre eux, quelque peu d'étourderie se joignait à la franchise, à la bravoure, et surtout à je ne sais quelle grâce d'esprit qui, s'il faut le dire, a totalement disparu depuis que nous sommes devenus si profonds. Le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur, le comte Louis de Narbonne, étaient des modèles de cette grâce d'esprit dont je parle. Je ne connais pas de mot de courtisan plus fin que la repartie du dernier à l'empereur Bonaparte, qui, parlant de madame de Narbonne, lui disait: «Votre mère ne m'aime pas; je le sais.--Sire, répondit le comte, elle n'en est encore qu'à l'admiration.»

La maison du baron de Strogonoff n'était pas la seule à Vienne où l'on jouât la comédie de société. La comtesse de Fries, veuve du fameux banquier de ce nom, avait une très jolie salle de spectacle, dans laquelle je l'ai vue parfaitement bien jouer les rôles de caractères. Sa fille, mademoiselle de Fries, avait une très belle voix, et chantait à merveille, en sorte que l'on donna un jour pour elle un petit opéra à trois acteurs. Tout alla fort bien d'abord; la scène se passait dans une île déserte, où deux amans s'étaient réfugiés. Mademoiselle de Fries jouait le rôle de la jeune fille, M. de Rivière celui de l'amant, et tous deux chantaient admirablement; mais vers la fin de la pièce, le père de l'amante arrive dans une barque. On avait collé une barbe de coton autour de la bouche et du menton de celui qui remplissait ce rôle; dès que ce jeune homme se mit à chanter, voilà que cette barbe se détache et lui entre dans la bouche de telle sorte, qu'il en fut suffoqué. Nous l'entendions crier d'une voix étouffée: J'avale ma barbe! j'avale ma barbe! et quoique ce grotesque accident n'eût aucune suite fâcheuse, l'opéra en resta là.

Mademoiselle de Fries était excellente musicienne, et quand je fis son portrait, je voulus la peindre en Sapho, chantant, et s'accompagnant de la lyre. Son visage, sans être joli, avait infiniment d'expression. Sa soeur, la comtesse de Schoenfeld, était très jolie, et fashionable autant qu'on puisse l'être, au point que sa mère, madame de Fries, ayant un jour donné, dans une pièce, un rôle à son neveu, qui n'avait point l'air distingué, comme je me trouvais placée au spectacle à côté de madame de Schoenfeld, je lui demandai qui était ce monsieur?--C'est le neveu de ma mère, répondit-elle, ne pouvant se décider à dire: C'est mon cousin.