Tout de suite après m'avoir reçue, Sa Majesté témoigna l'intention de me faire passer l'été dans cette belle campagne. Elle commanda aux maréchaux-des-logis (dont l'un était le vieux prince Bariatinski) de me donner un appartement dans le château, désirant m'avoir près d'elle afin de me voir peindre. Mais j'ai su depuis que ces Messieurs ne se soucièrent nullement de me placer aussi près de l'impératrice; et malgré ses ordres réitérés, ils soutinrent toujours qu'ils n'avaient aucun logement disponible. Ce qui me surprit au dernier point, lorsqu'on m'instruisit de ce détail, c'est qu'on me dit que ces courtisans, me croyant du parti du comte d'Artois, craignaient que je ne fusse venue pour faire remplacer M. d'Esterhazy par un autre ambassadeur. Il est vraisemblable que M. d'Esterhazy s'entendait de tout cela avec eux; mais certes, il fallait bien peu me connaître pour ne pas savoir que j'étais trop occupée de mon art pour pouvoir donner du temps à des affaires politiques, lors même que je n'aurais pas eu l'aversion que j'ai toujours ressentie pour tout ce qui ressemble à l'intrigue. Au reste, à part l'honneur de me trouver logée chez la souveraine, et le plaisir d'habiter un aussi beau lieu, tout était gêne et contrariété pour moi dans un établissement à Czarskozelo. J'ai toujours eu le plus grand besoin de jouir de ma liberté, et, pour vivre selon mon goût, j'aimais infiniment mieux loger chez moi.
L'accueil que je recevais en Russie, d'ailleurs, était bien fait pour me consoler d'une petite tracasserie de cour. Je ne saurais dire avec quel empressement, avec quelle bienveillance affectueuse, un étranger se voit recherché dans ce pays, surtout s'il possède quelque talent. Mes lettres de recommandation me devinrent tout-à-fait inutiles; non seulement je fus aussitôt invitée à passer ma vie dans les meilleures et les plus agréables maisons, mais je retrouvais à Pétersbourg plusieurs anciennes connaissances, et même d'anciens amis. D'abord le comte de Strogonoff, véritable amateur des arts, dont j'avais fait le portrait à Paris, dans ma très grande jeunesse. Nous nous revîmes tous deux avec un plaisir extrême. Il possédait à Pétersbourg une superbe collection de tableaux, et près de la ville, à Kaminostroff, un charmant cazin à l'italienne, où il donnait tous les dimanches un grand dîner. Il vint me chercher pour m'y conduire, et je fus enchantée de cette habitation: le cazin donnait sur le grand chemin, et des fenêtres on voyait la Néva. Le jardin, dont on n'apercevait pas les limites, était dans le genre anglais. Une quantité de barques arrivaient de tout côté, amenant du monde qui descendait chez le comte Strogonoff; car beaucoup de personnes, qui n'étaient point du dîner, venaient se promener dans le parc. Le comte permettait aussi à des marchands de s'y installer avec leurs boutiques, ce qui animait ce beau lieu par une foire amusante, attendu que les costumes des divers pays voisins étaient pittoresques et variés.
Vers les trois heures, nous montâmes sur une terrasse couverte et entourée de colonnes, où le jour arrivait de toute part. D'un côté, nous jouissions de la vue du parc, et de l'autre, de celle de la Néva, chargée de mille barques plus ou moins élégantes. Il faisait le plus beau temps du monde; car l'été est superbe en Russie, où souvent au mois de juillet j'ai eu plus chaud qu'en Italie. Nous dînâmes sur cette même terrasse, et le dîner fut splendide, au point que l'on nous servit au dessert des fruits magnifiques et d'excellens melons, ce qui me parut devoir être un grand luxe. Dès que nous fûmes à table, une musique d'instrumens à vent délicieuse se fit entendre. Elle exécuta surtout l'ouverture d'Iphigénie d'une manière ravissante. Aussi fus-je bien surprise quand le comte Strogonoff me dit que chacun des musiciens ne donnait qu'une note; il m'était impossible de concevoir comment tous ces sons particuliers arrivaient à former un ensemble vraiment parfait, et comment l'expression pouvait naître d'une exécution aussi machinale.
Après le dîner, nous fîmes une promenade charmante dans le parc; puis, vers le soir, nous remontâmes sur la terrasse d'où nous vîmes tirer, dès que la nuit fut venue, un très beau feu d'artifice que le comte avait fait préparer. Ce feu, répété dans les eaux de la Néva, était d'un effet magique. Enfin, pour terminer les plaisirs de cette journée, arrivèrent, dans deux petits bateaux très étroits, des Indiens qui se mirent à danser devant nous. Cette danse consistait à faire de si légers mouvemens sans bouger de place, qu'elle nous divertit beaucoup.
La maison du comte de Strogonoff était bien loin d'être la seule qui fût tenue avec autant de magnificence. À Pétersbourg comme à Moscou, une foule de seigneurs qui possèdent des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte, au point qu'un étranger connu, ou bien recommandé, n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur [21]. Il trouve partout un dîner, un souper, il n'a que l'embarras du choix. J'ai eu toute la peine possible à me dispenser d'aller souvent dîner en ville; mes séances, et le besoin que j'ai de dormir en sortant de table, pouvaient seuls me faire pardonner mes refus, tant les Russes sont enchantés que l'on vienne dîner chez eux.
Ce caractère hospitalier existe aussi dans l'intérieur de la Russie où la civilisation moderne n'a point encore pénétré. Lorsque les seigneurs russes vont visiter leurs terres, qui généralement sont situées à de grandes distances de la capitale, ils s'arrêtent en chemin dans les châteaux de leurs compatriotes, où, sans être connus personnellement du maître de la maison, eux, leurs gens et leurs bêtes sont reçus et traités à merveille, quand ils devraient y rester un mois. De plus, j'ai vu un voyageur qui venait de parcourir ce vaste pays avec deux de ses amis. Tous les trois avaient traversé les provinces les plus reculées ainsi qu'on aurait pu le faire dans l'âge d'or, au temps des patriarches. Partout on les avait logés et nourris avec tant de bonté que leur bourse était devenue inutile. Ils ne parvenaient seulement pas à faire accepter le pour-boire aux gens qui les avaient servis et qui avaient soigné leurs chevaux. Leurs hôtes, qui pour la plupart étaient des négocians ou des cultivateurs, s'étonnaient beaucoup de la vivacité de leurs remerciemens. «Si nous étions dans votre pays, disaient-ils, bien certainement vous en feriez autant pour nous.» Hélas!
CHAPITRE XVI.
Le comte de Cobentzel.--La princesse Dolgorouki.--Les tableaux vivans.--Potemkin.--Madame de With.--Je suis volée.--Doyen.--M. de L***.