La princesse Dolgorouki n'a pas été la seule beauté dont le prince se soit montré épris. On l'a vu aussi éperduement amoureux d'une charmante Polonaise, nommée d'abord madame de With, et mariée depuis à un Potoski, pour laquelle il déploya de même tout ce que la galanterie a de plus recherché. Entre plusieurs traits de magnificence, on cite que, voulant lui faire accepter un cachemire de fort grand prix, il imagina de donner une fête où se trouvaient deux cents femmes, et fit tirer après le dîner une loterie à laquelle toutes ces dames gagnèrent chacune un cachemire, trop heureux qu'il était de faire tomber à ce prix le plus beau shall dans les mains de la plus belle. Long-temps avant cette époque, j'avais vu madame de With à Paris, elle était alors extrêmement jeune et aussi jolie qu'on puisse l'être, mais passablement vaine de sa charmante figure. J'ai entendu conter que, comme on lui parlait sans cesse de ses beaux yeux, quelqu'un s'informant de sa santé, un jour qu'ils étaient un peu enflammés, elle répondit naïvement: «J'ai mal à mes beaux yeux.» Il est possible, à la vérité, qu'elle ne sut pas très bien notre langue, quoique en général toutes les Polonaises parlent le français à merveille, et même sans aucun accent.
Sous le rapport de la fortune, les premiers temps de mon séjour en Russie ne furent point heureux pour moi. On peut en prendre une idée par la copie d'une lettre que j'écrivais à madame Vigée, ma belle-soeur, moins de deux mois après mon arrivée.
Pétersbourg, ce 10 septembre.
Il faut bien, ma chère Suzette, que je te mette au courant de tous mes soucis et tribulations. Je suis installée dans un appartement qui me convient assez, attendu que j'y ai un fort bel atelier; mais il est très humide, la maison n'étant bâtie que depuis trois ans, et n'ayant pas encore été habitée, ce qui me fait prévoir un déménagement pour la fin de la belle saison. Cette contrariété, à laquelle je devrais être habituée, n'est malheureusement pas la seule. Entre autres qui l'accompagnent, il vient de m'arriver un événement qui m'a donné beaucoup de tracas. Peu de temps après mon arrivée, je fus invitée à passer la soirée chez la princesse Menzicoff, où l'on donnait un très joli spectacle. En revenant chez moi vers une heure du matin, je trouve sur mon escalier la gouvernante de ma fille, toute effarée et toute pâle: «Ah! madame, s'écria-t-elle, vous venez d'être volée de tout votre argent!» Tu sens bien que je fus fort saisie. Puis, elle me conte que mon petit domestique allemand avait fait ce mauvais coup; qu'on avait trouvé sous son lit et sur lui des paquets de mon or; qu'il en avait même jeté un peu sur l'escalier, afin de faire croire que le petit Russe était le voleur; enfin, qu'il venait d'être emmené par les gens de la police, qui, après avoir compté les pièces, les avaient emportées comme preuve du délit. Je commençai par dire à madame Charrot qu'elle avait eu grand tort de laisser emporter mes pièces d'or, et j'avais bien raison; car maintenant que l'affaire est finie, on m'a bien rendu le nombre de ces pièces, mais non leur valeur: j'avais des Doppio, des quadruples de Vienne, pour lesquels on ne m'a donné que de mauvais ducats, en sorte que j'ai perdu tout juste la moitié de trente mille cinq cents livres. Cependant, ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus alors, c'était ce malheureux enfant, qui, selon la loi du pays, allait être pendu. Il est fils des concierges de ce couvent de Caltemberg, que le prince de Ligne m'a prêté à Vienne. L'homme et la femme sont les plus honnêtes gens du monde, ils ont eu mille soins de moi, en sorte que je ne pouvais supporter l'idée de voir pendre leur fils. Je courus chez le gouverneur, et je le suppliai de sauver ce misérable jeune homme en le faisant partir sans bruit. Mais le comte Samoeloff ne voulut pas céder à mes instances, disant que l'impératrice était instruite du vol, et qu'elle en était outrée. Je ne puis te dire ce qu'il m'en a coûté de prières, de démarches, pour obtenir enfin la certitude qu'on le ferait partir par mer, ce qui fut exécuté.
Pour en revenir à mes quinze mille francs, je les regrette d'autant plus que je viens d'en perdre quarante-cinq mille d'un autre côté; Voici comment: pendant le premier mois de mon séjour ici, j'avais gagné quinze mille roubles [23]. On m'a conseillé de les placer aussitôt chez un banquier qui me paraissait un fort honnête homme. Cet honnête homme vient de faire banqueroute, et je n'aurai rien de mes quinze mille roubles. Tu dois reconnaître là cette destinée que tu sais? Il m'a été impossible jusqu'ici de conserver la moindre chose de ce que je gagne; j'attends avec résignation un temps plus heureux.
Pour changer de discours, je te dirai que je viens de voir mon plus ancien ami, Doyen le peintre, si bon, si spirituel! l'impératrice l'aime beaucoup. Elle est venue à son secours; car il a émigré sans aucune fortune, n'ayant laissé en France qu'une maison de campagne qu'on lui a prise. Il a sa place au spectacle tout près de la loge de l'impératrice, qui, m'a-t-on dit, cause souvent avec lui.
J'ai retrouvé aussi avec plaisir la baronne de Strogonoff, que je voyais beaucoup à Vienne, où j'ai fait son portrait et celui de son mari. Il vient de m'arriver chez elle une petite aventure que je veux te conter parce qu'elle te fera rire. Il faut te dire qu'un jour à Vienne, pendant qu'elle me donnait séance, elle me parla de ce souper grec, dont tu peux te souvenir, en ajoutant le plus simplement du monde qu'elle savait que ce souper m'avait coûté soixante mille francs. Je fis un grand saut sur ma chaise en entendant cela, puis je me pressai de lui conter tous les détails de la chose, et de lui prouver que j'avais dépensé quinze francs.--Vous m'étonnez bien, me dit-elle quand elle fut persuadée que je disais vrai; car à Pétersbourg, nous tenions le fait d'un de vos compatriotes, monsieur de L***, qui se dit fort lié avec vous, et qui prétend avoir été un des convives. Je répondis, ce qui était exact, que je ne connaissais M. de L*** que de nom, et nous n'en parlâmes plus alors.
Peu de jours après mon arrivée à Pétersbourg, où certainement M. de L*** n'avait pas cru que je viendrais jamais, la baronne de Strogonoff fut indisposée; j'allai la voir, et comme j'étais assise auprès de son lit, on annonça M. de L***; vite, je me cache derrière les rideaux, on fait entrer le personnage, et la baronne lui dit:--Eh bien! vous devez être bien content; car madame Lebrun vient d'arriver? Puis avec malice elle veut le ramener sur ses liaisons avec moi, et sur le souper grec. Mon homme alors commence à balbutier, la baronne le poussant toujours de questions, lorsque enfin je me montre; je vais à lui: «Monsieur, lui dis-je, vous connaissez donc beaucoup madame Lebrun? Il est forcé de répondre que oui.--Voilà qui est bien étrange, repris-je, car c'est moi, Monsieur, qui suis madame Lebrun, celle que vous avez calomniée, et je vous rencontre aujourd'hui pour la première fois de ma vie.» À ces mots il fut saisi au point que ses jambes tremblaient sous lui. Il prit son chapeau, sortit, et depuis on ne l'a point revu; car il a été consigné à la porte des meilleures maisons.
Une chose, triste c'est de remarquer, ainsi que j'ai pu le faire trop souvent, que dans un pays étranger, des Français seuls sont capables de chercher à nuire à leurs compatriotes, même en employant la calomnie. Partout, au contraire, on voit les Anglais, les Allemands, les Italiens, se soutenir et s'appuyer entre eux mutuellement.
Adieu, ma bonne Suzette, je t'embrasse et je t'aime de tout mon coeur. J'embrasse aussi mon frère, et ta chère petite, qui est si jolie et si intéressante.