Une des belles cérémonies qu'on puisse voir est celle de la bénédiction de la Néva. Elle a lieu tous les ans, et c'est l'archimandrite qui donne la bénédiction en présence de l'empereur, de la famille impériale et de tous les grands dignitaires. Comme à cette époque la glace de la Néva a pour le moins trois pieds d'épaisseur, on y pratique un grand trou dans lequel, après la cérémonie, chacun vient puiser de l'eau bénite. Assez souvent on voit des femmes y plonger de petits enfans; parfois il arrive à ces malheureuses mères de laisser échapper la pauvre victime du préjugé; mais alors, au lieu de pleurer la perte de son enfant, la mère se félicite du bonheur de l'ange qui s'en va prier pour elle. L'empereur est obligé de boire le premier verre d'eau, que l'archimandrite lui présente.
J'ai déjà dit qu'il faut aller dans la rue pour s'apercevoir qu'il fait froid à Pétersbourg. Les Russes ne se contentent pas de donner à leurs appartemens la température du printemps, plusieurs salons sont entourés de grands paravens vitrés, derrière lesquels sont placés des caisses et des pots remplis des plus belles fleurs que donne chez nous le mois de mai.
L'hiver, les appartemens sont éclairés avec le plus grand luxe. On les parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de menthe, ce qui donne une odeur très agréable et très saine. Toutes les pièces sont garnies de longs et larges divans, sur lesquels les femmes et les hommes s'établissent; j'avais si bien pris l'habitude de ces sièges que je ne pouvais plus m'asseoir sur un fauteuil.
Les dames russes saluent en s'inclinant, ce qui me paraissait plus noble et plus gracieux que nos révérences. Elles ne sonnaient point leurs domestiques, mais les appelaient en frappant dans leurs mains, comme on dit que font les sultanes dans le sérail. Toutes avaient à la porte de leur salon un homme en grande livrée, qui restait toujours là, pour ouvrir aux visites; car je crois avoir remarqué qu'à cette époque l'usage n'était pas de les annoncer. Mais ce qui m'a paru plus étrange, c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave sous leur lit.
Tous les soirs j'allais dans le monde. Non-seulement les bals, les concerts, les spectacles, étaient fréquens, mais je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l'urbanité, toute la grâce d'un cercle français; car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût a sauté à pieds joints de Paris à Pétersbourg. Les maisons ouvertes ne manquaient pas, et dans toutes on était reçu de la manière la plus aimable. On se réunissait vers les huit heures, et l'on soupait à dix. Dans l'intervalle, on prenait du thé comme partout ailleurs; mais le thé en Russie est si excellent que moi, qu'il incommode et qui ne puis en prendre, j'étais embaumée par son parfum. Je buvais au lieu de thé de l'hydromèle. Cette boisson, qui est charmante, se fait avec de bon miel et des petits fruits qui viennent dans les bois de la Russie; on la laisse pendant un certain temps à la cave avant de la mettre en bouteille; je la trouve bien préférable au cidre, à la bière, et même à la limonade.
Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Michel Galitzin [30] et de la princesse Dolgorouki; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était plus jolie. Elle avait infiniment d'esprit, mais fantasque à l'excès. Elle vous boudait tout à coup sans aucun motif, puis l'instant d'après vous disait les choses les plus aimables et les plus flatteuses. Le comte de Choiseul-Gouffier en était amoureux fou au point que les caprices, l'humeur bizarre qu'il lui fallait supporter, ne faisaient qu'augmenter son amour. Il était curieux de le voir saluer la princesse jusqu'à terre lorsqu'elle arrivait après lui dans un salon; mais tel était autrefois le respect que l'on marquait à la femme que l'on ne voulait pas afficher, et cela, quel que fût l'amour qu'on avait pour elle. De nos jours, il est vrai, on n'affiche pas davantage, mais c'est par indifférence.
Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmans; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquans, et chacun s'empressait de s'y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aussi n'avais-je pas tardé à répondre aux avances qu'elle avait bien voulu me faire, et je la voyais très souvent. Elle me donnait toujours au spectacle une place dans sa loge, qui était fort près du théâtre, en sorte que je pouvais apprécier parfaitement dans la tragédie le jeu si noble de madame Hus, dont le son de voix était enchanteur, et dans la comédie le jeu si fin de mademoiselle Suzette, qui jouait les rôles de soubrettes. Les acteurs et les actrices de Pétersbourg étaient tous Français, et sans égaler les grands comédiens que Paris possédait alors, ils avaient pour la plupart beaucoup de talent, et jouaient avec un ensemble parfait. Nous ne tardâmes pas d'ailleurs à voir arriver un homme qui, quoique jeune, avait déjà fait les délices de l'Italie et de la France. C'était Mandini, que l'on peut dire avoir réuni pour le théâtre tous les avantages imaginables. Il était beau; il était grand acteur, et il chantait admirablement [31]. Comme il ne pouvait point jouer les opéras français, on monta l'été chez la princesse Dolgorouki plusieurs opéras italiens, qui furent représentés sur le petit théâtre d'Alexandrowski. On donnait naturellement à Mandini les premiers rôles, dans lesquels il était si ravissant, qu'il fallait que les dames et les seigneurs qui le secondaient, eussent fait l'entier sacrifice de leur amour-propre.
Aucune femme, je crois, n'avait plus de dignité dans sa personne et dans ses manières que la princesse Dolgorouki; comme elle avait vu ma Sibylle, dont elle était enthousiasmée, elle désira que je fisse son portrait dans ce genre, et j'eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m'envoya une fort belle voiture, et mit à mon bras un bracelet, fait d'une tresse de cheveux, sur laquelle des diamans sont arrangés de manière qu'on y lit: Ornez celle qui orne son siècle. Je fus extrêmement touchée de la grâce et de la délicatesse d'un pareil présent.
Je voyais aussi très fréquemment le comte de Strogonoff, son fils et sa belle-fille. Cette dernière était jeune, jolie et très spirituelle. Son mari, qui avait vingt-cinq ans au plus, était un homme charmant. Une actrice qui venait de Paris lui tourna la tête. La comtesse s'aperçut de son infidélité, et comme elle l'aimait beaucoup, elle en souffrit excessivement sans jamais lui en parler. Le jeune comte entretenait avec faste cette actrice, qui s'appelait mademoiselle Lachassaigne; il eut d'elle un enfant, et lui fit alors six mille roubles de pension. Lorsque la guerre avec les Français eut lieu, il fut tué; mais la jeune comtesse continua la pension de six mille roubles à l'actrice. Ce trait me semble à la fois si noble et si bon qu'il suffit à son éloge.
La bonne, la charmante princesse Kourakin recevait peu; mais chaque soir elle se réunissait à la société, le plus souvent chez la princesse Dolgorouki, où c'était un bonheur pour moi de la rencontrer. Il était tout-à-fait impossible de la voir deux fois sans l'aimer. Son esprit, son naturel, sa bonté, je ne sais quoi de naïf dans son caractère qui me faisait l'appeler l'enfant de sept ans; tout en elle me charmait, tout lui gagnait les coeurs; et je ne veux pas que l'on croie ici que la tendre amitié que j'ai sentie pour elle m'engage à flatter sa mémoire. La princesse Kourakin est venue à Paris où elle est restée long-temps; madame de Bawr, M. de Sabran, M. Briffaut l'ont connue, ont été ses amis: ils peuvent dire si mes regrets m'aveuglent, et si la société n'a point perdu en elle un de ses plus aimables ornemens.