Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde patrie.
CHAPITRE VI.
Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de
Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.
Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture, n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M. de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que je suivais la grande route.
Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand maître.
Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un bruit épouvantable.
Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible, lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre, disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en étaient encore émus.
J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que pour voir nos princes.