Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille
Divoff.--Je rentre en France.


Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique, s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse, comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.

En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se passait en moi:

Dresde, ce 18 septembre 1801.

«Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas! je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées tristes!

«Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir! Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur; partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir tout-à-fait ma santé.

«J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.

«Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M. Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.

«C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué, le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais [20]. Je désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M. Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me le présenteras tout de suite à mon arrivée.