Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné; aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.
Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després, un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère, sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et pleins d'une morale attrayante.
On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin, qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures, et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.
Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le type parfait de ce qu'on appelle un bon vivant: il aimait le plaisir, la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais, certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter, il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.
Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation du roi, qui nomma le grand peintre baron.
Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde; rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée, disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.
La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort violente rend mes regrets plus amers.
Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri marqua le désir de m'acheter ma Sibylle [49] qu'il avait vue à Londres, dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire. Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à l'autre.
Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; très content. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des malheureux.
Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut, et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame Murat.